Victor Hugo et la politique : La lutte contre la misère

par camillebarbe

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Place des Vosges, le musée Victor Hugo retrace le parcours politique de l’écrivain, intimement mêlé à son oeuvre littéraire.

Le grand écart d’un idéaliste. Telle est l’impression qui se dégage de l’exposition « Victor Hugo politique ». En l’espace d’une vie, l’écrivain de génie, enfant du XIXe siècle, est passé de jeune royaliste ultra à républicain d’extrême gauche opposé aux conservateurs. Constituée pour beaucoup de livres, lettres et manuscrits, l’exposition retrace les nombreuses mues de l’écrivain, à travers ses propres écrits mais aussi ceux de ses proches. Il y crie liberté et fraternité, ces mots « du droit et du devoir », dès l’adolescence.
Après le divorce de ses parents en 1812, Victor Hugo vit à Paris des moments heureux avec sa mère, Sophie Trébuchet. Son père Léopold, soldat de la Révolution puis Général d’Empire proche de Joseph Bonaparte, est affecté sur les fronts de la guerre à Naples puis à Madrid. Lors de fréquents séjours, le jeune Hugo découvre toute l’horreur du conflit armé. Le souvenir du corps démembré du neveu du général espagnol Mina à la porte de Ségovie, dépecé vivant par les Français, le marquera à jamais. Sa haine farouche de la violence datera d’ailleurs de cette époque.
Dans la seconde moitié des années 1820, Hugo le royaliste devient le chef de file de la nouvelle école « romantique ». En 1830, Hernani provoque une bataille sans précédent suite à la cabale des classiques, les pièces Marion de Lorme et du Roi s’amuse sont interdites en 1831 et 1832, Hugo proclame le droit à la liberté du créateur, se heurte à l’hostilité des conservateurs et à la censure politique. Ne cachant pas son admiration pour Napoléon, il reste toutefois partisan d’une monarchie tempérée, éclairée et capable d’accompagner le peuple vers sa maturité politique.
Au fil du temps, ses convictions se forgent face à l’urgence des questions sociales. Il s’interroge sur la misère et ses conséquences, dont il perçoit le lien avec la criminalité. « Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice, selon le sexe. »
Dès 1832, Victor Hugo exprime son opposition viscérale à la peine de mort dans le Dernier jour d’un condamné puis Claude Gueux en 1834. Ne concevant pas que la poésie ne s’occupe pas aussi de politique, il prêche avec conviction que la pénalité doit être lié à la question de l’éducation et du travail. « Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de la couper.  »

« L’action indirecte et lente ne suffit bientôt plus à monsieur Victor Hugo. Il voulut y joindre l’action immédiate de la politique et compléter l’écrivain par l’orateur », confiera sa fille Adèle*. A partir des années 1840, l’art de l’écrivain est mis au service de la tribune. Il brouille ainsi les frontières, cherche à parler directement au « peuple », fort d’une sensibilité humaine et d’une conscience morale.
Victor Hugo est élu à l’Académie en 1841 puis nommé pair de France par le roi Louis-Philippe en 1845 – le musée de la place des Vosges expose les costumes seyants à chaque fonction. L’homme de lettres se lance véritablement dans l’aventure du suffrage en mai 1848. « Toute ma pensée, je pouvais la résumer en un seul mot. Ce mot, le voici : haine vigoureuse de l’anarchie, tendre et profond amour du peuple », déclarera-t-il lors de sa candidature. …lu sur un programme très modéré, Hugo siège sur les bancs de la droite parlementaire.
Au mois de juin, le gouvernement annonce la fermeture des Ateliers nationaux. Hugo est mandaté pour contenir le soulèvement populaire. Il vit sa première expérience de l’insurrection, du côté de l’ordre. Effaré par la répression qui s’abat, inquiet des atteintes aux libertés, défenseur de la presse et du suffrage universel, il devient l’un des principaux opposants au régime monarchique constitutionnel. Sa voix porte grâce àL’Événement, journal fondé par ses fils Charles et François-Victor, ainsi qu’Auguste Vacquerie et Paul Meurice.

La dernière mutation décisive s’opère au moment du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, en décembre 1851. Victor Hugo prend spontanément la tête de la résistance et tente de soulever le peuple de Paris. Cet échec lui vaut vingt ans d’exil. Officiellement proscrit le 9 janvier 1852, il erre de Bruxelles à Jersey (1952-1855), de Jersey à Guernesey (1855-1870), refusant l’amnistie proposée par le Second Empire en 1859.
De l’exil, l’écrivain en retire une longue méditation sur l’infini, le mal, la rédemption. Elle l’oriente vers une idée presque religieuse du « progrès » et de la solidarité envers les exclus et les opprimés. Elle lui fait achever l’une de ses oeuvres majeures, commencée vingt ans plus tôt : Les Misérables, publié en 1862.
Au sein de l’exposition, les gravures et illustrations des dessinateurs Émile Bayard, Georges Rochegrosse ou encore Gustave Brion mettent un visage sur ces « infortunés » et ces « infâmes » : Une Cosette pieds nus, perdue dans la solitude de la nuit, une Fantine défigurée par la maigreur de la maladie ou encore un Javert sombre et implacable.
De retour à Paris, au lendemain de la proclamation de la République le 5 septembre 1870, Victor Hugo consacre les dernières années de sa vie à la consolidation de la République. Il en est devenu aux yeux de tous le père légitime, sans avoir jamais occupé de poste de pouvoir : ni chef de parti, ni ministre, ni conseiller. L’écrivain reste sénateur, de 1876 à sa mort. Le jour de ses funérailles, le 1er juin 1885, plus d’un million de personnes viennent saluer le cortège de celui qui se présentait lui-même comme le « porte-parole de l’humanité ».

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« Hugo politique », jusqu’au 25 août au musée Victor Hugo, 6 place des Vosges, 74004 Paris.

Pour en savoir plus :
Notre dossier « Victor Hugo, portrait d’un génie », L’Histoire n°261, janvier 2002, p. 34 à 72.

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