Noiserv, version vraie

par camillebarbe

Crédits : David Rito

Crédits : David Rito

Musicien aux multi-instruments, chanteur à la voix grave et tendre, l’artiste portugais en haut de la vague locale s’est construit avec le temps, dans une constante évolution. Portrait.

Il est arrivé tout droit de Lisbonne, au terme d’un voyage de vingt heures en voiture imposé par une grève des transports aériens. Pas le choix. Le 9 mai 2015, c’était destination scène parisienne. Une date, deux concerts. Le premier l’après-midi, à la fête de l’Europe, parvis de l’Hôtel de ville, devant plusieurs milliers de personnes. Le second le soir, au Truskel, un petit bar près de la place de la Bourse, face à un public qui ne comptait pas 50 âmes. « La musique fonctionne dans les deux cas. Mais l’ambiance intimiste est toujours mieux, même si c’est plus effrayant de se confronter au regard des gens ».

Timide introspectif, Noiserv – David Santos de son vrai nom ? Ça y ressemble. Au premier abord, l’artiste de 33 ans a l’allure cool. Tenue tranquille – jean, tee-shirt, Converse – et barbe de trois jours. Une bière à la main, il nous parle dans un recoin du Truskel à l’abri du bruit de la sono. Là, il a du chien, Noiserv. Il a du charme. De la profondeur aussi. De ceux qui ont envie de faire de grandes choses mais ont tendance à se laisser aller à leur tempérament inquiet. Entre les deux, le cœur fait des compromis au lieu de se compromettre. C’est lui qui bat la mesure du musicos et donne le ton.

Une musique tendre et intense

Quand il chante, Noiserv est dans sa bulle. Penché sur son micro, concentré sur ses claviers, il ferme les yeux « pour retrouver l’émotion des mots, la clef d’un bon concert ». Il se dégage de ce spectacle une tendresse infinie, une immense intensité. Au son des applaudissements, le chanteur décoche de beaux sourires avec cette humilité toute portugaise qui veut dire « merci mais c’est trop ». Quand il s’adresse au public, il cache sa gêne en empoignant furtivement ses cheveux châtains fouillis. Il prend soin d’expliquer les titres de ses chansons : I was trying to sleep when everyone woke up évoque ces moments où l’émotion s’endort jusqu’à ce que quelqu’un la réveille, It’s easy to be a marathoner even if you are a carpenter, le fait que rien n’est impossible, même s’il est difficile de réaliser ses rêves. Today is the same as yesterday but yesterday is not today parle de ses petits moments insignifiants de la vie qui, au final, en sont l’essentiel. Titres à rallonge de chansons écrites au feeling, issues du dernier album Everything should be perfect even if no one’s there. “Grâce à un titre long, les gens écoute les chansons avant même de les avoir entendu. De cette façon, je donne plus qu’avec deux petits mots”.

Autodidacte, il a appris ses premières notes de guitare avec son père, sur l’instrument que celui-ci lui a donné quand il était gosse. Adolescent, il joue les morceaux de ses groupes fétiches, Nirvana, Pearl Jam, Radiohead – High & Dry reste la chanson qui a changé sa vision de la musique tant elle se redécouvre à chaque écoute. Puis à la vingtaine, ses propres titres. « Des versions de quelque chose qui, peut-être un jour, serait plus grand que de simples morceaux guitare-voix. D’ailleurs, si on intervertit le E et le R de mon nom de scène, ça donne version ». Au début, Noiserv écrivait exclusivement en anglais. Aujourd’hui, son répertoire compte plusieurs titres en portugais. Sollicitations du cinéma et théâtre lisboète oblige. En 2008, il composait déjà la bande originale du documentaire de Miguel Gonçalvez Mendes, José y Pilar, sur les dernières années du prix Nobel de littérature José Saramago, à travers le prisme de sa relation avec sa femme.

Dix ans de carrière, quatorze instruments

Pas commun, le style de Noiserv s’est construit avec le temps. En une décennie, le musicien a développé un set de quatorze instruments. Un nombre avec lequel il se sent en harmonie. Au fil de l’eau, les synthés se sont greffés à la guitare, auquel s’est greffé un xylophone, auquel s’est greffé un accordéon pour enfant, puis le déclic d’un appareil photo, puis un pistolet en jouet… Un bric-à-brac de son de 160 kilos et qui donne paradoxalement à sa musique un côté immatériel et vaporeux. Presque psychédélique. « Mon but, c’est de trouver de nouveaux objets qui ont un son différent. Je collecte plein de choses. Ça traîne dans mon studio, je fais des essais au fil des morceaux. Et soudain, quelque chose que j’ai acheté il y a deux ans prend tout son sens. Ce n’est pas vraiment réfléchi à l’avance ».

Noiserv tisse ses histoires autour d’un petit quelque chose qui mature lentement. Artiste consciencieux qui laisse parler son inconscient, le musicien marche à l’intuition, serein. Il sait que ça lui réussit. C’est ainsi qu’il s’est fait tout seul. « Depuis tout petit je veux être musicien. Avant, j’étais ingénieur et je vis mon rêve aujourd’hui. Au Portugal, le marché est très petit et il est très difficile de signer un contrat avec une maison de disques. Moi, après avoir envoyé des démos qui restaient sans réponses, j’ai essayé de comprendre comment enregistrer, éditer, distribuer un album et j’ai tout fait moi-même. Maintenant je suis très connu au Portugal. Les meilleures maisons de disques ne peuvent pas faire plus que ce que je fais pour me promouvoir. Tout ce qui arrive je ne le dois qu’à moi-même. Je trouve ça plus honnête ».

Et Noiserv finit de répondre à nos questions qui ont plus ou moins d’importance. Ses projets futurs ? Un nouvel album pour l’année prochaine. Son pire souvenir sur scène ? « Même le pire, ce n’est pas le pire puisque c’est arrivé. Et si c’est arrivé, c’est important ». La tête et le cœur à l’unisson.  

Crédits : David Rito

Crédits : David Rito

Article publié sur Impact Magazine, mai 2015.

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