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Mois : juin, 2013

Bertrand Amiel, de tout et de rien

Copyrights : France Inter, le blog du Making of Ernest et Célestine

Copyrights : France Inter, le blog du Making of Ernest et Célestine

18h00. Radio France. Studio 115. Bertrand Amiel s’excuse d’une voix suave, un peu familière mais pleine de courtoisie. « Désolé du retard, je dois encore ranger mon matériel. Le studio est repris ensuite ». Quelques minutes se passent. Il réapparaît derrière un caddie rempli jusqu’à la gueule de son « matériel »… A vue d’œil, un tableau, des ficelles, une valise en fer, quelques bouteilles, une boîte à meuuhhh. Une maigre part de ses outils de travail, remisés dans un placard un étage plus bas. Un bric à brac de vide grenier en fouillis. « Mon organisation étonne une de mes collègues. C’est le bordel mais le bordel organisé. Il n’y a que comme ça que je m’y retrouve. »

A 49 ans, Bertrand Amiel est l’un des trois bruiteurs traditionnels pour les feuilletons radio de France Culture. Il reproduit les sons des objets et des êtres pour en créer l’illusion à l’oreille des auditeurs. Dehors, pause cigarette oblige après six heures passées en studio, la tension de la journée s’évacue au fur et à mesure des bouffées. La silhouette trapue se relâche, le regard aux yeux bleus est franc. Bertrand Amiel cite l’Odyssée d’Homère, parle du bruit du rabot sur le parquet, du vent qui fait s’envoler les feuilles et du beau métier qu’il a choisi de faire sien il y a près de trente ans. Un métier qui était aussi celui de son père, Louis Amiel, l’un des premiers bruiteurs de la Maison de la Radio, avec Louis Matabon et Joey Noël. « Quand j’étais jeune, je voulais être archéologue puis dessinateur industriel. Jamais au grand jamais je me suis dit que j’allais être bruiteur. J’avais grandi dedans. Avec mon frère, on jouait au freezbee dans les couloirs de la Maison de la Radio et on prêtait très peu attention à ce que faisait notre père ». A 17 ans, Bertrand Amiel arrête l’école, accumule les petits boulots de déménageur, de manutentionnaire. Grand sportif, il fait l’armée chez les Sapeurs pompiers de Paris. Il travaille ensuite chez « Tout ou rien », un magasin situé entre la fontaine des Innocents et le théâtre de la Ville.

Et puis un jour, son père lui propose de venir l’aider sur un feuilleton radiophonique. Il apprend sur le tas à « faire » un incendie avec un balai de paille, des glaçons avec des coquilles d’escargots, des sabots de cheval avec des noix de coco… Au bout de trois mois, il est engagé comme doublure des bruiteurs attitrés. Plus que la technique, son père partage avec lui le matériel fait « de tout et de rien », l’esprit artistique et la liberté de pensée qui sont à son avis les qualités qu’il faut pour faire du bruitage comme il se doit.

« Etre bruiteur, c’est avoir une vision particulière de la vie, des choses, des sons. C’est ouvrir son imaginaire, prendre des objets, les détourner de leur utilisation première pour leur en donner une autre. Comme des enfants qui prennent un bout de bois pour en faire un pistolet ». Il fut un temps, Bertrand Amiel adorait « faire » la neige avec de la fécule de pomme de terre ou de la maïzena. « Un jour, alors que je travaillais sur un dessin animé dans les studios Ramsès, un mec vient me voir pour bosser sur un documentaire sur l’escalade. J’y vais avec le matos… pierres, caillasses, harnais, cordages et là, d’un seul coup, je vois la première image, blindée de neige. Je regarde mes caillasses et je me dis : là, on va s’amuser ! La séance était prévue, impossible d’annuler. Je suis sorti, je suis allé dans une boutique chinoise pour acheter quelques trucs et on a tout fait. La neige, la glace… ». Chercher, être inventif avec le minimum, c’est aussi ce qui fait partie du métier.

Il y a plusieurs années, Bertrand Amiel a travaillé pour le théâtre et le cinéma. Il a aussi été consultant à Eurodisney sur le spectacle de Pocahontas. Puis il est revenu à la radio, complètement. Là où il avait commencé, dans un juste retour des choses. Et aussi pour la dimension artistique qui lui est offerte, contrairement au cinéma. « Au cinéma, le bruiteur est certes payé trois fois plus pour travailler deux fois moins mais il reste très solitaire. A la radio, on travaille avec le comédien, on est le prolongement de l’action de leur personnage. S’il ouvre une porte et qu’il est amoureux, il ne l’ouvrira pas de la même façon que s’il est en colère ».

Le métier n’est cependant pas tout rose. Les horaires décalés, les périodes creuses sans boulot, l’hypocrisie du métier qui fait que les promesses d’embauche pleuvent mais restent pour la plupart non tenues. Les avancées technologiques aussi qui font que l’on fait moins appel aux services des bruiteurs. La mort de la profession pour autant ? « Non, on aura toujours besoin des bruiteurs. Je prends un exemple tout bête : imiter les pas d’un homme qui traverse l’écran de cinéma. Mais la profession va changer. On sera beaucoup moins nombreux, les sons seront enregistrés de plus en plus, stockés sur des bandes numériques ».

Malgré tout, Bertrand Amiel se voit faire son métier jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. « Je me suis toujours dit que le jour où je ne m’amuserai plus, j’arrêterai ». Il n’a pour l’instant qu’un seul regret : un projet de théâtre abandonné il y a vingt ans, d’un mime interloqué d’entendre soudain ses gestes prendre son. « Mais je ne veux pas en dire plus, au cas où l’on me piquerait l’idée ».

Pour en savoir plus : Le bruitage, Blog d’Ernest et Célestine sur France Inter 

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Souad Belhaddad, entre je et jeux

souad

55 ans, la grâce d’une femme mûre et la féminité assurée de celles qui savent ce qu’elles sont, ce qu’elles veulent et ce qu’elles valent. Tenue simple – pantalon noir, chemisier à rayure légèrement échancré – rehaussée par des cheveux châtains coiffés avec élégance, du rouge à lèvre carmin et des boucles d’oreilles de diamants dont on ose demander s’ils sont vrais. Face à la dizaine d’étudiants en journalisme qui l’assaillent de questions plus ou moins maladroites, Souad Belhaddad répond avec naturel et patience, d’une voix posée. Elle recadre l’entretien de temps en temps. Reporter spécialiste des après-conflits, écrivain, humoriste, féministe… Si elle se décrit comme une touche-à-tout, « ce qui équivaut  en France à ‘ne fait rien’ », elle se dit avant tout journaliste. « C’est un métier absolument fabuleux, au-delà de ce que je pouvais espérer de ma vie. C’est la curiosité à l’égard du monde extérieur, c’est accepter de bousculer ses a priori sur le terrain, c’est se donner les moyens d’être moins intolérant, moins bête, moins péremptoire. C’est tout ça pour moi le journalisme ». Souad aime son métier. Tous ses métiers. Elle est dans la nécessité de faire les choses, de dire les choses. De parler de ce qui l’habite, elle, car c’est aussi ce qui habite l’autre. Elle en a pris conscience avec la sortie de son premier livre « Entre-deux Je » en 2001, en abordant la question de la double-culture franco-algérienne. Elle s’en aperçoit sur scène lorsqu’elle joue son one woman show « Fatchima a des choses à vous dire… », monté en 2004 à partir d’improvisation et qui trouve écho encore aujourd’hui dans l’actualité. « J’espère que le spectacle sera caduque dans deux ou trois ans », précise-t-elle.

Avec un art de la caricature apprit dans sa famille, cette native de Constantine arrivée en France à l’âge de cinq ans, à la fin de la guerre d’Algérie, y revisite l’identité nationale, y dénonce l’oppression que peuvent subir quelquefois les filles d’origine maghrébine, dans l’atmosphère de joie et de chaleur du monde arabe féminin. « Je crois que la génération de nos mères, de nos tantes, relèvent d’une mémoire orale. Si elle n’est pas transmise, qu’en restera-t-il ? Quand on se retrouvait avec nos tantes et nos cousines, c’était toujours très vivant. La création offre un champ de liberté énorme pour communiquer tout cela. Et puis je voulais dire des choses par le corps ». Un corps qui s’exprime, qui s’agite. Des mains, des bras qui s’ouvrent dès que l’on aborde des sujets qui parlent au cœur, embrassent l’être et le souvenir. L’écriture, le cinéma, les récits de Marc Kravetz sur la guerre du Liban, la psychologie, le voyage en Grèce l’été du baccalauréat ; Florence et l’Italie à 20 ans« une rencontre avec un pays salvateur, entre l’Algérie et la France. Tout ce que j’attendais alors »,  la lumière d’Alger, « un mélange d’été intense, très nostalgique », l’ambiance festive de Beyrouth en ruine après dix-sept ans de conflits, son engagement dans l’association « Bien dit ! » contre le racisme et l’antisémitisme. Tout est dit pêle-mêle puisque de toute façon « il y a toujours une cohérence dans le parcours des gens ». Celui de Souad Belhaddad est profondément marqué par son attachement aux racines, au lien social, aux valeurs de la République qu’elle connaît bien, étant fille de préfet et « qui a une grande idée d’elle-même qu’elle n’est pas ». Une quête du « je » qui touche à l’universel et qui pose sans cesse cette question : « Comment devenir un individu sans renier son origine surtout quand cette origine et cette culture fonctionne sur le collectif ? Comment être un je dans un nous ? » Peut-être en étant soi, tout simplement. En étant Souad.