Cyrano, mocheté de l’amour

par camillebarbe

QUIZ_Cyrano-de-Bergerac_5624

Cyrano est moche, c’est un fait. Vous le savez, je le sais et lui aussi. Même s’il s’obstine à se prévaloir de toute attaque contre son grand nez disgracieux, assommant les malandrins à coups de verve bien mouchée. Heureux sont les abrutis qui n’ont rien dans le citron et dans le cœur. Hélas pour lui ! Cyrano est aussi moche qu’il est intelligent. Et les richesses intérieures de notre insolite bougre n’ont d’égal que l’opulence de son tarin turgescent. Très au fait de son apparence, il ne cesse de s’excuser d’être lui, en s’efforçant d’être admirable en tout. Hélas pour lui ! Cyrano est aussi intelligent qu’il est sensible. Galant jusqu’ à la pruderie, cet anti-héro serait capable d’attendrir la plus revancharde des féministes par ses délicatesses courtoises. Hélas pour lui ! Cyrano est aussi sensible qu’il est amoureux. Tuméfié de la pire des maladies qui soit, il est comme la centrale nucléaire de Fukushima. Il a le cœur en fusion. Un cœur de jeune premier dans un corps déjà flétri, prêt à éclater à tout moment sans que rien ne puisse éteindre son feu intérieur.

L’amour est une chienne enragée qui dépèce les entrailles d’un homme épris et malheureux d’être laid. Mordu comme pas deux, Cyrano se consume pour la plus belle qui soit… la précieuse, l’insouciante, la légère Roxanne. Hélas pour lui ! De tout temps, la beauté intérieure n’a jamais été critère d’éligibilité aux yeux de la jeunesse. Et quand on a vingt ans (les héroïnes ont toujours vingt ans), les moches sont des amis, des frères, voir des âmes sœurs… mais des amants ! Mais des maris ! Voyons, soyons sérieux ! Si vous étiez Roxanne, pourriez-vous donner à l’amour un visage autre que celui d’un ange esquissé par les Belles Lettres et la poésie ? Les traits de Christian, beau gosse qui s’ignore, ne siéent-ils pas bien plus à l’idée que l’on se fait de l’adoration ? Là, en lecteurs bienveillants, la bonne conscience passive bouffie de jugements tranchés, l’on s’offusque. Quelle héroïne creuse, incapable de voir la vraie beauté des êtres et la tendresse que lui porte notre monstre merveilleux ! Quelle perfide superficielle !… Oui, mais Roxanne est fraîche, immature, elle a le béguin pour son bélâtre et surtout, elle ne sait rien. Autant de raisons qui excusent son euphorie d’insupportable amoureuse qui blesse à mal sans n’avoir jamais voulu faire que le bien. Pourquoi la blâmer ? D’autant qu’elle s’inflige une assez grande punition, choisissant pour élu un petit aussi mignon que sans esprit.

Car Christian est autant agile et aérien avec les mots qu’un sumo sur une corde de funambule suspendue à trente mètres du sol. Pétrifié à l’idée d’un vers, timide, réservé, aucune syllabe un tant soit peu exaltée ne parvient à sortir de son gosier. Christian n’est qu’un amoureux candide… Il aime sans raison et sans raisonner. Fi des grandes tirades qui ne valent que pour les fantasmes désincarnés ! La pureté d’un simple « je t’aime » soufflé dans le cou de sa charmante un soir de printemps suffit, à ses yeux, à tout dire. Hélas pour lui ! Il ne parvient qu’à blesser sa belle, frustrée que les mots d’amour ne lui tombent pas tout cuit dans le bec. Incapables de s’autoriser à goûter les charmes des flirt nocturnes, Roxanne et Christian manquent d’expérience et de confiance en eux. Ne sachant que se taire et écouter, c’est à travers les élans d’un Cyrano au supplice (prêtant son cœur à un rival dont il se fait le complice) que le petit couple se laisse guider dans les méandres de l’expression des sentiments.

Mais n’infligeons pas à nos deux jouvenceaux la correction moralisatrice qu’ils méritent, notre romanesque brave au long pif étant aussi coupable, de par son abnégation admirable et sa lâcheté infâme. Certes, il s’est mangé ce si gentiment cruel « je vous aime bien » de la part de l’aimée non aimante aimantée par son amant. Certes, il est refroidi. Mais le gascon est aussi déterminé à rester maître de sa peau qu’à se contenter des restes au banquet de l’Existence. La gouaille du bretteur n’est là que pour masquer la trouille de l’âme en fleur qui peine à s’ouvrir à la vie. Cyrano est un rêveur de la lune, un idéaliste qui refuse d’avouer son amour par peur d’être rejeté. Le bourru majestueux est fragile. Homme de l’ombre sublime impossible à sublimer, Cyrano patauge dans les faux-semblants et entend que cela reste ainsi. Hélas pour lui ! Christian choisit de faire tomber les masques. Débile et novice, il est aussi le seul à avoir les pieds sur terre. Le moins lyrique de tous est finalement le plus honnête. Car l’éphèbe veut être aimé pour ce qu’il est uniquement, et l’aveu de Roxanne, qui n’est plus folle que de « son » vocable, le presse de révéler l’imposture. La mort l’en abstient, sans pour autant absoudre ce triangle amoureux, sur les bords malsain…

Quinze ans ont passé. Roxanne a fait du couvent le tombeau de l’inachevable, errant dans les limbes de la passion éternelle. Cyrano rôde toujours et toujours s’interdit une confession libératrice. Ce n’est que blessé à mort par une bûche lâchée sur cette tête de bois, qu’affaibli, il se trahit de la plus belle manière qui soit, avec ce tragique « Non, non, mon amour, je ne vous aimais pas ! » Il était temps… Il est trop tard. Car, à force de se cacher derrière son nez, on a tendance à se croire au matin de sa vie. Puis finalement s’apercevoir que, déjà, on est le soir.

Chronique pour la Librairie de l’Université, Caen, 2011.

Publicités