17 octobre 1961. Un policier témoigne 50 ans après

par camillebarbe

Au lendemain du 50e anniversaire de la répression de la manifestation des Algériens par la police de Paris, le 17 octobre 1961, en pleine Guerre d’Algérie, les questions se posent à nouveau. Les langues se délient et les mémoires se réveillent. Celle de Bertrand Barbe, 80 ans, ancien CRS acteur et témoin d’une nuit qu’il surnomme lui-même « la Saint Barthélémy », est vivace. Grand-père de l’auteur de ces lignes, il a choisi de raconter.

« Ce jour du 17 octobre 1961, (j’étais alors CRS au Mans), des plantons (gardien de la paix CRS) sont venus à la caserne vers 17h00. Un collègue m’a alors interpellé alors et m’a dit : ‘Prépare-toi, nous partons’. Arrivés à Paris, on s’est retrouvé porte de Versailles, au Parc des Expositions avec tous les véhicules groupés. Mon Commandant a alors demandé pourquoi nous avions été rappelé et là, un des commissaires parisiens lui a répondu : ‘Ecoutez, c’est une opération spéciale et de toute façon vous n’avez plus le commandement de vos hommes. Nous nous en occupons !’ Nous avons tous été dispatchés, mêlés à la police parisienne. D’une manière, c’était le bordel mais c’était aussi très bien organisé. Nous sommes allés direction Pigalle et Montmartre, dans des quartiers où des boîtes de nuit étaient tenus par des Arabes. On y est rentré, on les a tous arrêtés ».

« Ils étaient dans leurs excréments et de temps en temps, on les arrosait. C’était une infection. »

Jusqu’alors direct et concis, Bertrand Barbe s’arrête, avant de reprendre :

« Nous sommes retournés au Parc des Expositions. Les autobus, réquisitionnés, amenaient les Algériens par centaines. On les déchargeait entre deux rangées de flics, sous le coup des matraques. On les a amenés à des bureaux où des inspecteurs des Renseignements Généraux prenaient les pièces d’identité, les montres, les chaussures, les portefeuilles, les cravates et puis on les a conduits sur une estrade grillagée qui avait été installée. Il y avait beaucoup de blessés, des fractures de jambes, de bras. Plusieurs Algériens sont morts dans le Parc des Expos et les cadavres sont restés là jusqu’au levé du jour. On entendait les cris, les gémissements. Il n’y avait aucun sanitaire. Ils étaient dans leurs excréments et de temps en temps, on les arrosait. C’était une infection. On a eu le droit de ne leur donner que de l’eau. (…) Toute la nuit, les escadrons n’ont fait que des rotations. Moi, je ne suis ressorti qu’une seule fois à Pigalle. Des repérages d’adresse avaient été fait. On montait directement dans les escaliers, on enfonçait les portes. Les arabes étaient au lit et on les embarquait. Uniquement les hommes. Je me rappelle des cris des femmes et des gosses. (…) A un moment de la nuit, la Croix-Rouge est arrivée aux portes et, sur ordre des chefs de la police parisienne, nous les avons repoussés. Nous sommes restés jusqu’à l’évacuation des prisonniers, vers les 5h00 ou 6h00 du matin. Dire où ils sont allés, je n’en sais rien.».

Au fil du récit, les mots choquent :

« Il faut dire qu’à l’époque, tout le monde en avait marre des Arabes. Au cours de l’année 1961, plusieurs dizaines d’inspecteurs et de flics de Paris avaient été tués par le FLN ».

L’historien Jean-Pierre Brunet, auteur de Police contre FLN (Flammarion) parle, pour l’année 1961, de 47 morts et 140 blessés. Les attentats quasi quotidiens étaient devenus synonymes d’une menace permanente.

Interrogé sur l’assassinat par noyade de manifestants Algériens (le nombre avéré est compris entre 50 et 200 selon les études), par les forces de l’ordre, Bertrand Barbe répond inconsciemment :

« Je n’en ai jamais entendu parler. Pendant la manifestation à ce qu’on m’a dit, vu que je n’y étais pas, certains Algériens ont pris les ponts de la Seine. Manque de pot, les fourgons de flics se sont mis à chaque bout. Les Arabes ont pris peur, ont sauté et se sont noyés. Personne ne leur a porté secours, ça c’est sûr. Les flics s’en fichaient et avaient d’autres choses à faire.»

« L’ambiance était électrique, le contexte très spécial »

Vient alors la question de la violence employée par la police, très largement tolérée par les supérieurs hiérarchiques et le préfet de police de Paris, Maurice Papon :

« On avait les matraques. Quand un raton passait, BAM BOUM ! Et on embarquait. Il n’y avait pas d’acharnement mais enfin ce n’était pas des caresses. Disons des coups assez appuyés. (…) On était abasourdi mais à la fin, on était pris dans l’engrenage. On est comme tous les hommes. On a appris que des flics avaient été tués, on ne réfléchissait plus trop à ce qu’on faisait.  Tout le monde était dans un état d’excitation inimaginable. L’ambiance était électrique, le contexte très spécial. Il ne faut pas oublier que nous étions en pleine guerre d’Algérie. C’était un contexte de haine et de violence. »

Un contexte remit en perspective par l’historien spécialiste de la guerre d’Algérie, Guy Pervillé, qui précise que « si la mémoire des victimes et de leurs descendants valorise la répression du 17 octobre 1961 en tant que crime d’Etat contre une manifestation non violente, elle oublie totalement que le FLN n’était pas réputé pour sa non-violence, bien au contraire. Pour comprendre la férocité de la répression policière d’octobre 1961, il importe de se rappeler la conjoncture ».

Cinquante ans après, qu’en est-il du ressenti de Bertrand Barbe ?

« Franchement, j’ai trouvé ça juste. J’avais la haine et je n’étais pas le seul. De toutes les manifestations avec les Français que l’on a dû couvrir, on n’a jamais été aussi violent qu’à ce moment là. (…) Je ne me suis jamais senti coupable mais pendant cette guerre d’Algérie, on était tout plus ou moins déboussolés. La presse a été censurée. En trois-quatre jours, l’affaire était étouffée. On était tous plus ou moins déboussolés. »

« Tant qu’il le considérera comme un sous-homme, la chose ne sera pas grave »

Comment expliquer la ténacité de la haine et du manque de culpabilité ? Crudité de la cruauté, réveil des pulsions premières dans une société française désorganisée, engluée dans une guerre qui ne dira officiellement son nom qu’en 1999 ?

Marie-Odile Godard, psychologue spécialiste des névroses de guerre, s’est basée sur ce témoignage pour nous éclairer sur le déni de responsabilité individuelle et collective des forces policières dans ce massacre des manifestants pacifistes Algériens :

« La non reconnaissance par l’Etat de cet événement, comme la notion de ‘non guerre’ au sujet de la guerre d’Algérie jusqu’en 1999 et dans laquelle a éclaté cette répression, a favorisé le déni. Il y avait un grand silence. Pendant tout ce temps, les acteurs de ces drames ont dû renforcer leurs défenses autour de ce qui a été dit à ce moment. Ne pas le faire aurait renvoyé à cette solitude immense d’être seul responsable de ce qu’ils savaient avoir fait. Il en est de même sur le fait de continuer à haïr l’ennemi. Cesser de le voir comme un être déshumanisé, animalisé, pourrait confronter Bertrand Barbe à sa responsabilité d’avoir fait un acte contre un homme tout simplement comme lui. Tant qu’il le considérera comme un sous-homme, la chose ne sera pas grave. Pour se défendre contre les doutes, le remord, la conscience même de leurs actes, les bourreaux doivent maintenir l’idéologie et les règles qui leur ont permis d’exprimer leur cruauté première. »

Et au delà du déni, il y a le non-dit :

« Quand nous sommes rentrés au Mans au petit matin, personne ne parlait. Il faut dire qu’on était tous très fatigués. »

La femme de Bertrand Barbe a apprit cette histoire trente ans après, au détour d’une conversation. Un de ses fils l’a occultée, un autre ne l’a jamais su.

« En 1961, j’avais 30 ans et huit jours après, je partais pour six mois d’Algérie. C’est une autre histoire. Mais ça, je n’en parlerais pas ».

Camille Barbe

Aller plus loin :

Sur Rue89 : « Massacre du 17 octobre 1961 : Les morts algériens que Sarkozy ne veut pas voir », par Robert Zaretsky

Sur Rue89 : « Massacre du 17 octobre 1961 : Des livres et des films contre l’oubli », par Sabine Chevrier

Sur le site officiel du film de Yasmina Adi, « Ici on noie les Algériens ». Sortie en salles le 17 octobre 1961

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