« Destins de harkis », la Mémoire en photographies

par camillebarbe

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A l’occasion du cinquantenaire des Accords d’Evian, le Mémorial de Caen retrace l’histoire des combattants harkis et de leurs familles. Il présente une série de portraits-témoignages du photographe Stephan Gladieu et de la journaliste Dalila Kerchouche. 

Dans le petit miroir ovale en pied de bronze, Zahra, les cheveux ceints d’un turban, les rides belles et le profil fier, détourne son regard du portrait de son mari Tayeb, ancien harki mort depuis plusieurs années déjà.

Harkis. Ce sont vers ces « oubliés de l’histoire » que le photographe Stephan Gladieu et la journaliste Dalila Kerchouche sont allés en 2003 pour en tirer un livre de photos et témoignages. Le Mémorial de Caen s’attache aujourd’hui à le faire renaître, alors que l’on commémore le cinquantenaire des Accords d’Évian, qui mirent fin à la guerre d’Algérie le 18 mars 1962. « J’ai compris au fil du temps que la guerre d’Algérie restait une blessure profonde dans l’inconscient collectif. Une guerre quasi-fratricide, le sang versé sur les deux rives de la Méditerranée, une défaite presque commune pour ces deux cultures, ces deux civilisations. Les harkis sont au cœur de cette tragédie. Ils en sont les acteurs et les victimes […] Ils devaient être le trait d’union entre deux communautés ».

À travers son objectif, Stephan Gladieu résume bien ces « destins de harkis », soldats musulmans sur lesquels s’est appuyée l’armée française dès novembre 1954. Une tradition ancrée depuis 1830, date des débuts de la colonisation.

« Le meilleur chasseur de fellagha est le FSNA » (Français de souche nord-africaine), disait le général Challe, du fait de sa bonne connaissance du terrain, de sa maîtrise de la langue du pays et de sa proximité avec la population. Le recrutement d’autochtones profrançais est toutefois limité pendant deux ans par crainte des désertions et fuites d’armes. Il est ensuite intensifié sous le commandement du général Salan, à partir de 1957.

Le jour du cessez-le-feu, on dénombre 263 000 « musulmans » engagés du côté français, dont 60 000 harkis. Alors que les membres du FLN engagent massacres et règlements de compte contre ceux qu’ils considèrent comme des « traîtres à la nation », il n’est, dans un premier temps, pas question pour le gouvernement français d’envisager un départ vers la métropole de ceux qui le souhaiteraient.
Malgré tout, environ 85 000 Français musulmans débarquent en France en 1962. 60 000 sont acheminés par camions militaires dans des camps de regroupement installés dans des régions isolées, telles le Larzac, Bourg-Lastic, Rivesaltes, Bias, Saint-Maurice L’Ardoise et la Rye. Ils sont gardés jour et nuit, encerclés de barbelés. Censés être des lieux d’adaptation avant la pleine intégration dans la société française, ces asiles transitoires restent pour certains habités jusqu’en 1975. Cette année-là, les enfants de harkis se révoltent, manifestant au cri de « Après la trahison, l’abandon ; après l’abandon, l’exil ; après l’exil, l’oubli ». Ils s’insurgent une nouvelle fois à l’été 1991, puis dans les années 1997-2000 dans plusieurs villes de France, pour une réhabilitation morale, sociale et financière de leurs parents.

Dans l’intimité de ces familles d’exilés

Ces trajectoires de vie, « Destins de harkis » les raconte en silence. Exilés des salles d’exposition permanente, aux confins d’un étroit escalier en colimaçon, les portraits en noir et blanc pris dans le quotidien d’aujourd’hui, personnifient la mémoire de ces familles qui, à leur arrivée en France, « coupés de leurs racines et du reste de la société, se sont accrochés à leurs traditions et figés dans le passé ».
Les clichés de Stephan Gladieu dévoilent avec pudeur ces silhouettes fatiguées, ces visages marqués, ces regards francs, parfois cachés. L’espace concentrique de l’exposition, recroquevillée sur elle-même, oblige à retourner sur ses pas, à buter et rebuter sur l’intime réalité de ces familles d’anonymes. Ces gens qui ne se sentent plus d’ailleurs et toujours pas d’ici.
Sur des fiches blanches, malheureusement peu intégrées à la scénographie, les témoignages éclairent les visiteurs qui veulent savoir et comprendre sur ce que fut la vie de harki. Étrangement, ce sont les femmes qui parlent. Si, « les hommes, eux, sont las de cette histoire qui ne leur a apporté que quelques médailles en fer et beaucoup de souffrance », les épouses et filles disent leur colère de « n’avoir aucun droit » et de « n’exister pour personne ». Elles confient leur reconnaissance d’avoir eu la possibilité de partir,« d’être resté en vie », mais aussi leur incapacité, quand cela a été possible, à quitter les camps de regroupement pour s’intégrer et ne pas rester entre gens du même village. Akila, 39 ans, témoigne : « Mais c’était trop dur. C’était un deuxième déracinement et on ne se sentait plus la force de s’arracher à nouveau à notre terre ».

Pour en savoir plus :

La tragédie des harkis : qui est responsable ?, par Guy Pervillé, Les Collections de l’Histoire n° 15, mars 2002, p. 88.

A voir également les archives de l’Ina :

www.ina.fr

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