Souad Belhaddad, entre je et jeux

par camillebarbe

souad

55 ans, la grâce d’une femme mûre et la féminité assurée de celles qui savent ce qu’elles sont, ce qu’elles veulent et ce qu’elles valent. Tenue simple – pantalon noir, chemisier à rayure légèrement échancré – rehaussée par des cheveux châtains coiffés avec élégance, du rouge à lèvre carmin et des boucles d’oreilles de diamants dont on ose demander s’ils sont vrais. Face à la dizaine d’étudiants en journalisme qui l’assaillent de questions plus ou moins maladroites, Souad Belhaddad répond avec naturel et patience, d’une voix posée. Elle recadre l’entretien de temps en temps. Reporter spécialiste des après-conflits, écrivain, humoriste, féministe… Si elle se décrit comme une touche-à-tout, « ce qui équivaut  en France à ‘ne fait rien’ », elle se dit avant tout journaliste. « C’est un métier absolument fabuleux, au-delà de ce que je pouvais espérer de ma vie. C’est la curiosité à l’égard du monde extérieur, c’est accepter de bousculer ses a priori sur le terrain, c’est se donner les moyens d’être moins intolérant, moins bête, moins péremptoire. C’est tout ça pour moi le journalisme ». Souad aime son métier. Tous ses métiers. Elle est dans la nécessité de faire les choses, de dire les choses. De parler de ce qui l’habite, elle, car c’est aussi ce qui habite l’autre. Elle en a pris conscience avec la sortie de son premier livre « Entre-deux Je » en 2001, en abordant la question de la double-culture franco-algérienne. Elle s’en aperçoit sur scène lorsqu’elle joue son one woman show « Fatchima a des choses à vous dire… », monté en 2004 à partir d’improvisation et qui trouve écho encore aujourd’hui dans l’actualité. « J’espère que le spectacle sera caduque dans deux ou trois ans », précise-t-elle.

Avec un art de la caricature apprit dans sa famille, cette native de Constantine arrivée en France à l’âge de cinq ans, à la fin de la guerre d’Algérie, y revisite l’identité nationale, y dénonce l’oppression que peuvent subir quelquefois les filles d’origine maghrébine, dans l’atmosphère de joie et de chaleur du monde arabe féminin. « Je crois que la génération de nos mères, de nos tantes, relèvent d’une mémoire orale. Si elle n’est pas transmise, qu’en restera-t-il ? Quand on se retrouvait avec nos tantes et nos cousines, c’était toujours très vivant. La création offre un champ de liberté énorme pour communiquer tout cela. Et puis je voulais dire des choses par le corps ». Un corps qui s’exprime, qui s’agite. Des mains, des bras qui s’ouvrent dès que l’on aborde des sujets qui parlent au cœur, embrassent l’être et le souvenir. L’écriture, le cinéma, les récits de Marc Kravetz sur la guerre du Liban, la psychologie, le voyage en Grèce l’été du baccalauréat ; Florence et l’Italie à 20 ans« une rencontre avec un pays salvateur, entre l’Algérie et la France. Tout ce que j’attendais alors »,  la lumière d’Alger, « un mélange d’été intense, très nostalgique », l’ambiance festive de Beyrouth en ruine après dix-sept ans de conflits, son engagement dans l’association « Bien dit ! » contre le racisme et l’antisémitisme. Tout est dit pêle-mêle puisque de toute façon « il y a toujours une cohérence dans le parcours des gens ». Celui de Souad Belhaddad est profondément marqué par son attachement aux racines, au lien social, aux valeurs de la République qu’elle connaît bien, étant fille de préfet et « qui a une grande idée d’elle-même qu’elle n’est pas ». Une quête du « je » qui touche à l’universel et qui pose sans cesse cette question : « Comment devenir un individu sans renier son origine surtout quand cette origine et cette culture fonctionne sur le collectif ? Comment être un je dans un nous ? » Peut-être en étant soi, tout simplement. En étant Souad.

Publicités