Juifs d’Algérie, « un quotidien d’éternité »

par camillebarbe

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Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme présente jusqu’au 27 janvier 2013 une exposition sur l’histoire des juifs en Algérie, de l’Antiquité à nos jours.

Au sortir de la guerre d’Algérie, plus de 150 000 juifs sont rapatriés en métropole. Comme l’explique Benjamin Stora dans le très riche catalogue de l’exposition qui leur est consacré au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, ils « se sont fondus dans la masse des Français d’Algérie, ne cherchant pas à développer une quelconque spécificité. Effaçant de manière momentanée les traces dans leur esprit d’une présence très ancienne, ils se sont voulus simplement des « pieds-noirs », jetés dans l’exode et vivant un exil douloureux. […] Après 1962, l’urgence de tous était de s’intégrer dans la société française, et non de chercher des liens et des filiations avec « l’Orient » qu’ils quittaient définitivement ».
Collectées grâce à un appel aux dons lancé en 2011, les archives familiales témoignent de cet ultime exil. Entrelaçant mémoire individuelle et mémoire collective, photos et vidéos permettent de comprendre ce que furent la culture et le destin des juifs d’outre-Méditerranée. La famille Safar et Bouchara devant le porche de leur maison, les Driguès avec leurs enfants riant autour de la table du petit-déjeuner avant le départ à l’école à l’été 1961, dans leur appartement de la rue Sadi Carnot à Alger ou encore les crooners de la Casbah… Autant de références évocatrices de cette « espèce de quotidien d’éternité sur place », comme le définit si joliment Daniel Timsit.
La présence de la communauté juive en Afrique du Nord est attestée depuis l’Antiquité. La plus ancienne trace archéologique connue est un sceau scaraboïde vert amande avec inscription hébraïque de la fin du VIIIe-début du VIIe siècle av. J.C. trouvé à Tripoli.
Osselets, amulettes, épices et bijoux rappellent également la place des juifs dans le commerce méditerranéen et caravanier transsaharien.
Au Moyen Age, après les persécutions chrétiennes à Séville, en Catalogne et à Majorque en 1391, l’expulsion d’Espagne en 1492 et du Portugal en 1497, la majeure partie des Juifs réfugiés s’installe au Maghreb, dans les régions de Fès, Tétouan, Tlemcen et le long du littoral méditerranéen (Oran, Alger, Tunis).
Sous l’Empire Ottoman dont Alger devient une Régence dès 1518, les juifs sont attachés au régime. La dhimma accorde une large autonomie, autorisant les pratiques religieuses non-musulmanes. Tolérés, les juifs maghrébins sont aussi des intermédiaires précieux pour les Européens – comme dans les négociations pour le rachat des chrétiens capturés en mer et dont l’exposition présente quelques exemples.
En 1830, le début de la conquête française provoque un intérêt de la communauté juive de France envers celle d’Algérie. Des tableaux évoquent l’architecture plein cintre et les coupoles remplies de lumière des écoles et synagogues construites dans les principales villes du pays, dès 1845.
De la fin du XIXe jusqu’au milieu du XXe siècle, l’Algérie est le théâtre d’un antisémitisme et d’une discrimination latente, à la fois de la part des colons et des indigènes, exacerbé par l’affaire Dreyfus. Pourtant, des mesures ont été prises. Le décret Crémieux de 1870 qui fait des juifs des citoyens français à part entière puis le décret-loi dit « Marchandeau », proclamé le 21 avril 1939 sous le gouvernement Daladier – supprimé en octobre 1940 et rétabli en 1943 – et condamnant toute incitation à la haine raciale et religieuse. Malgré tout, cela ne change rien.
Identifiée et identifiable, la communauté juive d’Algérie conserve, jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, un statut à part dans la société, bien qu’en faisant partie intégrante depuis des générations. Tragique paradoxe, analysé par Benjamin Stora, il faut attendre le départ vers la France en 1962 pour que le processus d’assimilation culturel et politique des Juifs d’Algérie, noyés dans la masse des réfugiés, trouve son « aboutissement ».
À l’heure de partir, ils cessent enfin d’être perçue comme l’origine des maux d’une société qui déjà n’existe plus.

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« Juifs d’Algérie », jusqu’au 27 janvier 2013 au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, 71 rue du Temple, 75003 Paris.

Rens.: www.mahj.org ou 01 53 01 86 60.

Article publié en novembre 2012 dans L’Histoire.

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