Dentelle, cette belle hypocrite

par camillebarbe

dentelles

L’exposition du musée de Normandie nous dévoile le monde de la dentelle, du XVIe siècle à nos jours. Entre histoire régionale et histoire de la mode.

« De toutes parts, sur tous les comptoirs, le blanc neigeait, les blondes espagnoles légères comme un souffle, les applications de Bruxelles avec leurs fleurs larges sur les mailles fines, les points à l’aiguille et les points de Venise aux dessins plus lourds, les points d’Alençon et les dentelles de Bruges d’une richesse royale et comme religieuse. Il semblait que le dieu du chiffon eût là son tabernacle blanc. » Au musée de Normandie, l’atmosphère est bien différente de celle des rayons tumultueux, dégorgeant des dentelles ouvragées décrites par Zola dans Au Bonheur des Dames. Dans un calme d’église, les pièces de tissu sont mises au secret des mains avides de toucher dans des vitrines en verre ceintes des murs de pierres blanches, si typiques à la ville de Caen. « Dentelle. Quand la mode ne tient qu’à un fil »… C’est une exposition tout en finesse qui est proposée au visiteur sur l’art, bien particulier, de la dentelle. Des voiles de calice riches d’entrelacs aux robes Thierry Mugler en passant par les châles de chantilly* noire vertigineux, la délicate étoffe se dévoile sous toutes ses coutures.
Invention technique qui fut le résultat d’un effet de mode venu d’Italie en 1540, la dentelle allie, au XVIe siècle, le souci de plaire à l’hygiène corporelle. Le linge de dessous devenant visible au niveau du col et des manches, les brodeuses vénitiennes le travaillent de manière à lui donner plus de légèreté. Popularisée en France par Catherine de Médicis, la reticella orne les bords des fraises* des femmes autant que des hommes.
Dès les premières années du XVIIe siècle, la dentelle est adoptée par les cours européennes. Les parties délicates du corps sont alors parées de jabots*, tour de gorge, manchettes* et engageantes*. Sous Louis XIV, l’industrie dentellière devient affaire d’État. Pour éviter que ne fuient les capitaux à l’étranger, Colbert créé en 1665 et pour dix ans une manufacture royale où l’on développe le point de France. Afin de former les « petites mains » du pays, le Ministre de Louis XIV débauchent des dentellières vénitiennes. Celles-ci exportent leur savoir-faire dans plusieurs villes, notamment Alençon et Argentan. Tendant à la simplicité et à la transparence du tulle et de la mousseline*, le XVIIIe siècle voit apparaître des compositions plus libres sous l’influence de Marie-Antoinette. La Révolution marque cependant un coup d’arrêt à l’industrie dentellière, symbole des grands et des oisifs. Sous le Consulat et le Premier Empire, la vie mondaine la remet au goût du jour. Avec les règnes de Louis-Philippe et Napoléon III, le costume féminin devient le symbole de la réussite économique de l’époux. La folie du chantilly s’empare des dames de la haute bourgeoisie. Les volants des dentelles s’étalent sur les jupes à crinoline* jusqu’à trente mètres. Les accessoires sont entièrement recouverts de ce « caprice des élégantes » dont l’exposition offre de nombreux exemples. Ombrelles, éventails, étoles* et mantilles* aux motifs floraux kaléidoscopiques s’y succèdent sous les portraits des gens de cour et les gravures des revues de mode.
Prêtée par le musée du Textile de Saint-Gall, la robe de bal de l’Impératrice Eugénie, toute de point d’Alençon revêtue, rivalise de superbe avec la robe de mariée de satin blanc couvert de blonde de la princesse d’Essling.
D’autres pièces d’exceptions permettent de mettre en avant la place prépondérante de la Normandie dans l’industrie dentellière au XIXe siècle et la tentative de la hisser au rang d’art décoratif. Ainsi en est-il du Mariage princier au point de France, pièce de collection représentant une scène d’amour courtois issue des ateliers de la Maison Auguste Lefébure à Bayeux. De 1829 à 1932, cette famille de fabricants règne sur la fabrication de la dentelle et perfectionne la production faite main.
De même, les éventails polychromes aux manches nacrés de la Maison Robert de Courseulles-sur-Mer éventent les trésors d’une technique de fabrication inédite, élaborée en 1896 par le peintre Félix Aubert et destinée à une clientèle d’élite.
Au centre de l’exposition, le métier à tisser de Rose Durand, maîtresse dentellière à Caen, permet d’appréhender la technicité des manufactures locales, mise à mal dès les premières années du XIXe siècle avec l’apparition des métiers mécaniques. Concurrence – certains diront déloyale – qui permit la confection d’une dentelle de bonne qualité et vendue très bon marché.
L’exposition n’est enfin pas sans rappeler la valeur symbolique de la dentelle, censée préserver les jeunes filles du vice et de l’oisiveté au profit de la vertu et de la soumission.
On peut cependant regretter le peu de place réservée au sort des enfants et des ouvrières dont le nombre, à partir de 1834, est estimé entre 50 000 et 70 000 pour le seul département du Calvados. A cette époque, l’ouvrière en fabrique est dépeinte insolente ou rebelle et la dentellière à domicile travaille l’hiver pour obtenir un revenu d’appoint au ménage avant de retourner aux champs l’été. « Dentelles. Quand la mode ne tient qu’à un fil » éblouit les visiteurs sensibles à la beauté faite tissu, sans en faire ressentir outre mesure le labeur qu’elle coûta souvent, à l’image de l’effet dessus-dessous de cette « belle hypocrite »… Cacher ce que l’on ne saurait voir.
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« Dentelles. Quand la mode ne tient qu’à un fil », jusqu’au 11 novembre au musée de Normandie, Château, 14000 Caen.
Rens. : www.dentelles.caen.fr ou 02 31 30 47 60.

Publié en octobre 2012 dans L’Histoire
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