C.B. PressBook

A little bit of everything, beginning, following

Mois : juillet, 2013

Les dames font le Bonheur

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Je sais. Zola n’attire pas les foules (trop descriptif, paraît-il) et son Bonheur des Dames n’est pour beaucoup qu’un bouquin un brin pompeux aux allures chastes de littérature romantique et néanmoins sans action. Et pourtant… Si Denise débarque à Paris avec rien d’autre en poche que les petites mains de ses deux frères chéris (Jean et Pépé), c’est bien pour vivre autre chose que le train-train plombant de Valognes où les gens n’attendent de chaque jour qui passe rien de plus que la veille.

Paradoxalement paralysée par la peur, la petite vient à la capitale traquer un peu d’action. Ce qu’elle trouve vite. C’est en cherchant la boutique sombre et moisie de son oncle Baudu que notre héroïne tombe sur ce grand magasin qui ne ressemble à rien d’autre de ce qu’elle connaît déjà. Ce révolutionnaire Bonheur des Dames, qui fait s’extasier toutes les femmes de la Haute, au bord de l’orgasme à la vue des dentelles, des soieries luxueuses et de leurs prix indécents. Au premier coup d’œil, Denise succombe, elle aussi. Et la boutique de Tonton, aussi défraîchie que les idées réac’ du vieux qui subit la crise de plein fouet sans savoir quoi faire pour gérer la débandade, paraît tout à coup peu attrayante. Le plan d’austérité de ce dernier pour sauver la baraque le prévaut d’ailleurs de toute sensiblerie. Pour l’action, Denise devra aller voir ailleurs que chez lui où l’on peut lire complet depuis déjà un bon bout de temps. Ailleurs, mais pas partout, surtout pas au grand bazar responsable de la crise. Ce « machin » inventé par Octave Mouret, prétentieux capitaliste à la folie des grandeurs. Scandale que cette concurrence ! Les petits commerçants beuglent « Haro » dans tout Paris. Paris qui pue la misère et les bonnes intentions sur le pavé de gauche. Paris pourri par le luxe, la débauche et les rétrocommissions sur le pavé de droite. Mais comme les presq’morts de la gauche ne propose pas un programme de réjouissances bien alléchant, Denise va, en toute logique, voir ce qu’ils proposent à droite. C’est une dure, prête à tout pour sauver les deux frérots qui se cachent encore dans ses jupes. Et puis, toute fraîche débarquée, elle ne se sent pas concernée par les querelles intestines de la jungle urbaine et humaine, qu’elle n’a d’ailleurs pas encore eu l’occasion d’éprouver.

Traquer l’action, c’est traquer la place… Notre héroïne se présente au Bonheur. Son air de provinciale inoffensive amuse Mouret. Sa recommandation impressionne (elle vient de la gauche tout de même). Qu’à cela ne tienne ! Le Bonheur entre ouvre sa porte et l’oncle, vexé jusqu’au trognon, claque la sienne. Trop douce, trop pauvre, Denise subit d’emblée le traditionnel bizutage initiatique, prélude au rôle de tête de turc dont tout le rayon confection finit par l’affubler. Elle encaisse cependant sans moufeter, et énerve encore plus.

A la saison morte, l’aventure finit mal. L’innocente se fait poliment remercier, c’est-à-dire fermement virer. Tout cela derrière le dos du patron qui, furibard d’abord, finit par lâcher l’affaire. Pour Denise, c’est retour sur le pavé. Celle qui voulait de l’action est servie. Seulement voilà, comme on ne veut plus d’elle ni à droite ni à gauche, il ne lui reste plus qu’à se réfugier dans une chambre miteuse louée par le bougon Bourras, cœur d’or qui l’aide à survivre en lui offrant multitude de petits boulots inutiles.  Grâce à lui, le quotidien bien glauque de notre courageuse s’illumine de maigres espoirs en des jours meilleurs. Les mois passent, le beau temps revient et, par une fraîche soirée aux parfums de soleil couchant, dans la pénombre d’un parc bordé de peupliers, Denise retrouve au hasard d’une allée son patron du Bonheur qui, ni une, ni deux, la réclame sans condition. Depuis toujours, la demoiselle est troublée par l’homme. Les sentiments sont flous mais ils sont là. Et de son côté, notre séducteur dans l’âme commence à comprendre que la petite provinciale indomptée, (qui n’est pas de celles qui attendent le prince charmant pour être sauvée), ne l’amuse plus seulement. Il faut dire que la fluette sans artifice détonne au milieu des starlettes de comptoirs et autres bourgeoises aux parfums piquants, ruisselantes de rubis et saucissonnées dans leur robe à 6000, qui finissent dans le lit du patron les unes après les autres. Le jeu, la séduction… Mouret connaît par cœur avec ces femmes là. Et c’est un homme avide de nouveautés.

Denise retourne au Bonheur. D’un mot, le maître a mis tout ce petit monde de faux-semblants et de faire-valoir à ses pieds. Elle n’en abuse pas, elle mène sa barque, toujours fière et incomprise, et surtout, fait semblant de ne pas comprendre ce que le boss attend d’elle. Car Mouret veut Denise. L’histoire pourrait s’arrêter là. Denise cède, il la prend puis se lasse. Seulement voilà, «la vierge en elle  se rebelle ». Programmée en mode guerrière, elle se refuse avec une résignation farouche. Surtout, elle est amoureuse. Donc fragilisée et tourmentée. Alors, pour sa santé, autant laisser ses sentiments au stade de fantasme plutôt que de leur donner une empreinte dans la réalité. Et puis… concrétiser son désir et prendre le risque de réduire des sentiments profonds à une vulgaire courtoisie égratignée ? Laisser l’homme à la chair moite et au ronflement nocturne se montrer sous son vrai jour ? Détruire la magie subtile des murmures dérobés ? Et après quoi ?! Non, décidemment, ce n’est pas Denise qui soufflera sur la flamme au risque de l’éteindre. Au moins, comme ça, même si elle a les tripes en ébullition, elle garde le contrôle.

Du côté de Mouret, il y en a une qui ose lui dire non pour la première fois de sa vie. Sauf que notre dandy n’a rien compris au psychisme de la dame… Denise ne joue pas. Elle crève juste de trouille à l’idée de dire oui au seul à qui elle ne veut pas dire non. Car elle est comme son oncle… Incapable de gérer la crise, sa crise intérieure. Essayez donc de ne rien laisser paraître du flot d’émotion qui vous submerge à la vue de l’être aimé ! Et l’être aimé en question veut tout de suite, sans vouloir tout. Mouret est libre, il entend le rester… Hélas pour lui, Denise vaut mieux qu’une passade. Ce qui devait arriver arrive. La situation impossible dans laquelle cet enfant gâté s’empêtre le mène très vite au désespoir. Au fur et à mesure du roman, la tension se fait de plus en plus palpable dès que nos deux téméraires se trouvent en présence l’un de l’autre, époustouflants dans leur résignation à ne rien céder d’eux même, à ne pas être posséder entièrement. Denise par le corps, Mouret par le cœur. Et nous, lecteurs, sommes pris par la tragédie zolesque qui se joue. On veut qu’il ou elle, qu’importe, flanche. On finit par faire partie de la machine du Bonheur, aux aguets des moindres rumeurs, épuisé d’arpenter les rayons du magasin, ébahi devant les déballages de tissus, le salon oriental et les bouquets de violettes. On finit par se perdre dans cette confusion des genres, des sentiments et des classes sociales. On s’oublie au milieu de cette histoire d’amour qui nous laisse face à nos propres peurs de l’engagement. Puis la langueur commence à nous prendre, on piétine et trépigne à l’approche d’un dénouement, peu importe lequel. La fin est proche. Paris de gauche agonise, Paris de droite se gargarise et Denise prévoit de fuir le Bonheur. Il faut un élan irréfléchi et incontrôlé, face à un Octave mûri, meurtri, l’âme en décomposition, pour qu’elle baisse la garde et se donne enfin le droit d’être heureuse, dans toute la fureur de vivre que l’on connaît… soit trop, soit pas assez.

Chronique pour la Librarie de l’Université, Caen, 2011.

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Mais où est donc Philippe Picard ?

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Présents depuis des siècles, les pêcheurs de la Seine se font rares en ce début d’été maussade. Sur place, il n’y en a pas un.

7h00 du matin sur les bords de Seine. L’heure où les pêcheurs taquinent habituellement le goujon. L’Île Saint-Louis s’active tout juste. Les camions livrent la marchandise aux restaurateurs. Les joggeurs fraîchement réveillés crachent leurs poumons. Les balayeurs de la ville nettoient le sol à grandes eaux. Mais aujourd’hui, le calme qui règne ne suffit pas à attirer les passionnés des poissons. Aujourd’hui, il pleut. Aujourd’hui, il n’y a personne.
« Cette année, la pêche n’est pas bonne, témoigne Jo, 20 ans, membre du Forum des pêcheurs de la Seine. Les crues ont duré longtemps et il faut dire ce qui est : le temps est dégueulasse ! ». Seul Philippe Picard pêche tous les jours, a précisé au téléphone Christian Chollet, président de l’Union de Paris et de la Seine (UPP).
« D’ordinaire, les pratiquants sont à la pointe de l’Île. Il y en a quelques-uns au quai de Tournelle mais c’est plus rare », indique Jean-Paul, du service de la voirie. Philippe Picard, lui, a coutume de planter sa canne à pêche rive droite, au niveau du Pont Neuf.
Sur les autres emplacements, – sous le pont Alexandre III, en contrebas de Notre-Dame et aux abords du Pont Marie -, c’est le désert. Là, les berges ne sont pas très hautes. Et les péniches passent peu.
Les pêcheurs sont autorisés à pêcher du levé au coucher du soleil, exception faite des carpes titillées la nuit sur l’Île Saint-Louis. Les heures propices aux bonnes prises sont le matin de bonne heure et le soir. Moment où les poissons ont faim. Eux ne sont pas destinés pour autant à être mangés. Ils sont systématiquement rejetés à l’eau, les poissons de fond se nourrissant de plantes porteuses de polychlorobiphényle (PCB), une substance toxique.

Une activité pas près de mourir

Depuis 1891, l’UPP loue l’espace fluvial intramuros à la ville de Paris. Les quatre cents membres de l’association y ferrent quelques-unes des trente-trois espèces de poissons qui barbotent. Gardons, rotangles, anguilles, carpes et silures essentiellement. L’association repoissonne la Seine à raison de 600 à 700 brochetons entre la fin de l’automne et le début d’hiver à la Tour Eiffel, Concorde et l’Ile Saint-Louis.
La pêche a-t-elle encore de l’avenir à Paris ? « Bien sûr ! Pourquoi voulez-vous que ça s’arrête ! », soutient Christian Chollet. Les adeptes, en effet, ont tous les âges. Si les jeunes préfèrent le « lancer », pratique sportive qui nécessite de se déplacer, les vieux privilégient le posé (plomb, bouchon). Présents toute l’année, les pêcheurs se font plus rares sur la rive au moment de Paris Plage. Beaucoup de monde. Trop de bruit. « A vrai dire, il y a dix ans, nous faisions partie de la première manifestation. Puis une députée écologiste a refusé notre participation ». Seul Philippe Picard continue de pêcher au beau milieu de Paris Plage.
Les autres reprendront leur quartier à la mi-août, une fois la vague de touristes disparue.
17h00, fin de journée sur les bords de Seine. Toujours pas de pêcheurs en vue. Pas même Philippe Picard.

Camille Barbe et Alice Rousselot

Un Italien en Normandie

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 Steven Steri a quitté la Sardaigne pour venir vivre en France il y a près de dix-huit mois. A 21 ans, il est aujourd’hui responsable de salle d’un restaurant à Caen. Il nous raconte « son aventure ».

« Buongiorno principessa ! » Galant, Steven accueille les jolies clientes avec la fameuse réplique du film La Vie est belle de Roberto Benigni. Depuis son arrivée en France, il y a près d’un an et demi, Steven travaille au restaurant La Santa Lucia, rue du Vaugueux à Caen. Du métier de serveur, il ne connaissait rien et a dû apprendre sur le tas. Il est aujourd’hui responsable de salle. A La Santa Lucia, Steven s’est fait rebaptiser Tony, un nom qui sonnait plus italien. Le symbole d’une deuxième naissance, aussi, pour ce jeune homme de 21 ans qui a quitté la Sardaigne pour « aller faire un tour et recommencer à zéro avec une valise seulement ». Italien, Steven l’est sans conteste. Avec sa taille moyenne, ses cheveux châtain au milieu desquels une petite mèche blanche a fait son nid, ses yeux bleus-verts et ses lèvres charnues qui laisse échapper sourires généreux et phrases à l’accent irrésistible, il a le charme de la Méditerranée. « Mais je suis Sarde et Normand avant d’être Italien ! ». La distinction est pour lui primordiale. En Italie, le régionalisme encore très présent trouve son origine dans l’Histoire d’un pays unifié il n’y a finalement que 150 ans.

Le service du midi terminé, Steven raconte son histoire à lui, son « aventure », comme il l’appelle. La pression relâchée creuse à présent des cernes sous ce regard sérieux et franc. Les gestes nerveux masquent à peine la pudeur soudaine de parler de soi. « Après avoir passé mon baccalauréat il y a trois ans, j’ai voulu aller à l’université, la seule chose à laquelle pensent les jeunes en sortant du lycée. C’est le même schéma pour tous. Je voulais faire des études d’architecture mais il y avait seulement cent vingt places pour cinq mille demandes ». La tête sur les épaules, Steven prend une année pour réfléchir et, au vu de la crise qui règne, décide de partir de son village natal, San Sperate. « En Italie, il n’y a pas de boulot. Tout les secteurs sont bouchés, la machine ne marche plus ». Il choisit de s’installer en Normandie, une occasion de découvrir les origines de sa mère, Claire. « Elle est arrivée en Italie à 25 ans. Je pense pour les mêmes raisons que moi je suis venu ici. Je ressemble beaucoup à ma mère ». Installée à Milan d’abord, Claire rencontre Massimo, le père de Steven. Elle est coiffeuse, lui travaille à la préfecture de police. Lorsque Massimo est muté en Sardaigne, ils se marient. Une petite fille naît d’abord, puis Steven. Ils sont divorcés depuis.

Ici les gens sont plus « spudorata »

Même si « les hommes sont partout pareils » pour Steven, il a dû s’adapter à la manière de vivre des Français. « Ici, les gens sont plus « spudorata » (effrontés). Ils disent ce qu’ils pensent avec plus de sincérité. En Italie on cache ses sentiments, on a peur de ce que les autres vont penser ». Les Sardes prennent par contre la vie moins au sérieux. « On reste des gens du sud. Pour nous la vie, c’est la vie. C’est ne pas rester trop au boulot ». A Caen, Steven travaille six jours par semaine, en moyenne douze heures par jour. Être loin de chez lui est parfois difficile mais il ne regrette pas son choix. « Le but est de gagner un jackpot. Ce n’est pas riche que je veux devenir, c’est être tranquille. Ne pas avoir à m’inquiéter à chaque seconde de la journée. De toute façon, les difficultés que tu n’affrontes pas tout de suite, elles te reviennent dans la vie. Il faut battre le fer jusqu’à quand c’est chaud  ».

A la rentrée, Steven va commencer des études de Lettres étrangères appliquées (LEA) à l’université. Qu’il se lance dans l’importation de produits italiens ou qu’il devienne organisateur touristique, il aime l’idée « d’être un pont, un fil entre la France et la Sardaigne ». Mais il ne se voit pas faire sa vie en Normandie. « Ici je ne suis qu’en week-end. Un week-end prolongé ».