Roller, skate, bmx… A Caen, ainsi va la glisse

Depuis la naissance des sports de glisse dans les années 1960, les amateurs de roller, skate et BMX affectionnent le milieu urbain pour pratiquer leur art. Leur place reste cependant encore à définir… 

« Comme la plupart des jeunes ne le savent pas, on se contente en général de donner un avertissement plutôt qu’une amende ». A Caen, rue Saint Pierre, un officier de la police municipale vient de rappeler à l’ordre un adolescent roulant en skateboard.
Que ce soit en roller, skate ou BMX, les pratiquants de sports de glisse – ou sports urbains – n’ont pas le droit de se déplacer dans le centre ville. Vieux de presque soixante ans, l’arrêté municipal du 15 octobre 1953 interdit en effet « de circuler sur patins à roulettes, sur trottinettes ou sur chariots à usage de jouets sur la chaussée et les trottoirs ». En parallèle, le Code de la route assimile les riders* à des piétons. Théoriquement, ils se doivent de circuler sur les trottoirs.
Statut caduc au regard de la loi, voir vide juridique, la place des sports de glisse dans le tissu urbain reste confuse. Un état de fait que l’association RDC (Ride Development Caen), créé en 2007, aspire à voir changer avec notamment la modification de la circulaire de 1953. « La question a été évoqué à la mairie mais ne fut jamais réellement traitée », précise Lilian Puisset, président de l’association, qui a rédigé son mémoire de Master en géographie sur le sujet (cf. Les sports de glisse auto-organisés et la ville, enjeux et spatialisation du hors-piste urbain, 2009).
Côté mairie, le partage de l’espace urbain entre riders et riverains posent plusieurs problèmes, principalement en matière de sécurité. Pour Claire Pénaut, ingénieure au Service de voiries de Caen, si un nouvel arrêté n’a pas encore été pris, « c’est qu’il est difficile de gérer ce type de déplacement et que le risque d’accident est trop élevé ».
S’ajoute à cela les nuisances sonores, le bruit des roulettes polissant l’asphalte grise et battant les pavés de granit, au risque en plus de détériorer le mobilier urbain. Pour Ben, 24 ans, pratiquant de BMX depuis une quinzaine d’années, le respect des riverains et de l’espace commun relève plus de l’éducation et de la responsabilité individuelle que de la loi. « C’est plus compliqué pour les ados qui cherchent continuellement à franchir les limites. Mais même si le pratiquant fait attention, il lui arrivera d’abîmer le mobilier urbain ». Des détériorations dont le Conservatoire de musique de Caen, l’un des spots les plus prisés de Caen pour la qualité de son parvis, semble faire les frais. Selon Claude Devin, administratrice du Conservatoire, les flips*, air*, grinds*, et autres figures de freestyle* ont coûté 10 000 euros de réparation en 2011. Tranchée, elle déclare : « Bien sûr que la présence des amateurs de glisse nous pose problème. Surtout qu’ils ont un endroit !».
A 300 mètres de là se trouve le skatepark* du stade Hélitas. Construit en 2008, il n’est pas la première structure mise à disposition par la ville. Dès septembre 1979, un skatepark est aménagé dans les fossés du château ducal pour disparaître quelques années plus tard du fait du manque d’affluence. A la fin des années 1990, Get High, un établissement privée et couverte fait les joies des pratiquants de skate, roller-skate et BMX. Le prix d’entrée est cependant trop cher pour les bourses peu remplies de la jeunesse. La structure ferme en 2006.
Aujourd’hui, le skatepark du stade Hélitas – 1000 m2 aménagés avec un budget de 190 000 euros – fait office de pis aller pour les riders. Consultés « vite fait » sur le sujet, les membres de RDC ont ressenti l’initiative de la mairie comme « la mise en place d’un truc de dernière minute, à la veille des élections municipales ».
Résultat ? Surpeuplé, le skatepark n’est pas adapté à la demande, de plus en plus croissante. S’ajoute à cela une rampe de lancement qui ne donne pas assez de vitesse, des trous dans la funbox*, des problèmes de visserie. « Géographiquement, l’équipement du stade Hélitas est bien situé puisqu’il est au cœur de la ville, avec une vue directe sur l’espace public. Mais il est sous-dimensionné, très long, peu large, vétuste et non couvert, ce qui le rend vite impraticable étant donné la région pluvieuse dans laquelle nous vivons. Un pratiquant expérimenté en a vite fait le tour, admet aisément Marc Delaunay, directeur des Sports de la ville de Caen. Il est cependant difficile de répondre aux besoins exprimés d’autant plus que roller, skate et BMX, éventuellement les trottinettes, correspondent à plusieurs disciplines dont chacune requiert un aménagement spécifique. Les manques sont cernés, la forte attente des utilisateurs aussi ».
Aucun projet n’est cependant en cours.

« En même temps, avec un bon skatepark, on irait quand même dans la rue »

« Les sports urbains font bien partis du paysage urbain alors pourquoi les empêcher de s’exprimer. Il serait temps que les mairies acceptent ces pratiques et les aident à se développer dans la rue », s’exclamait déjà un internaute en 2005. « La glisse urbaine est née en ville. Elle ne pourrait donc plus vraiment exister en tant que telle si elle se voit enlever sa terre d’origine », ajoute un autre.
Aujourd’hui encore, l’avis est unanime auprès des pratiquants : quand bien même ils disposeraient d’un skatepark de bonne facture, ils iraient s’exercer dans les rues. « Le skatepark est plus un point de rendez-vous et un lieu de facilité où on peut pratiquer en mode fainéant, s’échauffer, travailler la technique, dit Paul, 23 ans, roller-skater depuis dix ans. La pratique devient vite obsolète si on reste uniquement dans cet espace ».
« Les riders sont avides de trouver de nouveaux spots, de détourner le mobilier urbain de sa destination initiale pour s’éclater sur l’espace public et se donner à voir », reconnaît à son tour le directeur des Sports de la ville de Caen.
Un bout de trottoir atypique, un lampadaire cassé, un terrain en chantier… Le château ducal, les marches du théâtre, la place du Campus II de l’université, les quais du port, le parking de la salle de concert le Cargö… Aux yeux des riders, la ville est un terrain de jeux qui permet d’adapter son niveau de créativité, d’esthétisme et de savoir-faire, tout en laissant libre cours à ses envies. Et Caen a cette particularité d’être très riche en spots, jusqu’à attirer les pratiquants de sports de glisse d’autres grandes villes de France, telles que Nantes, Rouen ou encore Le Mans.
L’aventure, la découverte, la liberté… Les rues sont à l’image des valeurs véhiculées par les sports urbains. Les skatters les arpentent, s’y filment, s’y prennent en photos pour immortaliser leurs performances, ce que Ben appelle leurs « combats de coq ». Ils jouent avec les règles, y font « gentiment leur rebelle ». De fait, aucun désordre ou troubles publiques n’est encore revenu aux oreilles de la direction des Sports.
Avec notamment la création en 2009 de la LFSU (Ligue Française de Sports Urbains) par Rama Yade, à l’époque Secrétaire d’État aux Sports, la pratique des sports de glisse tend à se démocratiser et l’image à évoluer.
« Dire que c’est gagné, c’est beaucoup dire. En ce qui concerne les riverains, les réactions varient d’un individu à l’autre mais le plus souvent, les gens s’arrêtent, nous regardent. Ils sont curieux, quelquefois impressionnés. L’état d’esprit est en train de changer », confie Ben.
Interrogée, la gérante du Café du théâtre s’exclame : «  Tout ça c’est rigolo, ça fait du spectacle ! Ils font des figures et certains sont vraiment doués ». A la question s’est-elle déjà plaint aux autorités, elle répond, avec un petit clin d’œil : « Eh ! Non, il faut bien que jeunesse se passe ! »

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*Lexique :
Air : Saut commun pratiqué en roller
Flips : Saut avec rotation pratiqué en roller

Freestyle : Pratique d’un sport de glisse selon son style et ses propres règles
Funbox : Module de skatepark, surélevé par rapport au sol. Il se distingue du curb.
Grinds : Glissade le long d’un trottoir ou d’une rampe, pratiquée en skateboard
Riders : Pratiquant de sports de glisse
Skatepark : Lieu destiné à la pratique exclusive des sports de glisse
Spot : Espace particulièrement favorable à la pratique d’un sport en pleine nature