Une forteresse normande

par camillebarbe

forteresse normande

Vingt ans que la Société métallurgique de Normandie a fermé. Le musée d’histoire de Caen retrace ses 75 ans d’existence jusqu’au 21 avril.

5 novembre 1993. La SMN n’est plus. Après avoir assisté à la dernière coulée de la « forteresse ouvrière », le cortège des « métallos » accompagne, dans une sorte de marche funèbre, le transport de la poche1 d’acier n° 50 jusqu’au siège du conseil régional de Basse-Normandie. Cette cuve haute de 4 mètres se dresse aujourd’hui à l’entrée de cette poignante exposition.

Tout au long d’un couloir où résonne le son des machines, des photographies livrent les visages des ouvriers du feu. Les clichés de Tristan Jeanne-Valès, particulièrement forts, montrent la métallurgie sous l’angle d’une véritable oeuvre d’art, tout en décrivant la pénibilité du travail. Aquarelles, revues illustrées et objets (casques, combinaison en Kevlar, louche de fondeur…) complètent la présentation.

Période de crise, période de fastes… la « normande » a tout connu depuis sa création en 1910. A l’aube du XXe siècle, la Société des hauts-fourneaux de Caen incarne un nouvel espoir d’industrialisation pour la Basse-Normandie. La métallurgie a beau y être ancienne – fonderies et hauts-fourneaux font partie du paysage depuis le XVIIIe siècle -, les richesses minières du pays étaient peu exploitées jusque-là. Ce sont les industriels allemands, August Thyssen en tête, qui s’y intéressent en priorité. L’Europe est alors en plein essor industriel et ses besoins en fonte et en acier sont immenses. Un vaste complexe moderne est conçu entre les communes de Mondeville, Colombelles et Giberville.

Le 11 mars 1912, le groupe est francisé à 60 %, dans un contexte international tendu. L’entreprise se transforme en Société des hauts-fourneaux et aciéries de Caen. La Première Guerre mondiale interrompt cependant les travaux, qui ne s’achèvent qu’en 1920 sous l’égide du maître des grandes forges du Creusot, Joseph Eugène Schneider, devenu actionnaire majoritaire.

Après un dépôt de bilan, la Société métallurgique de Normandie est créée en 1924. De 1925 à 1939, le groupe vit son premier âge d’or, échappant partiellement à la crise de 1929. En 1939, la SMN produit 300 000 tonnes d’acier par an avec un effectif de 4 500 employés. Bombardée en juin 1944, l’usine est reconstruite dès 1945 par ses ouvriers. Un personnel venu du terroir mais aussi de Kabylie, d’Italie, d’Espagne, du Portugal, de Pologne, de Russie et même de Chine.

La reconstruction dure six ans. Ultramoderne pour l’époque de l’après-guerre, la SMN devient reine du genre. En mai 1959, un troisième haut-fourneau, le HF3, vient augmenter la productivité ; celle-ci dépasse les 635 000 tonnes en 1961 et atteint le million en 1973 – avec près de 6 500 ouvriers.

Le paternalisme a réussi, en outre, à forger une véritable culture ouvrière. Depuis les années 1950, « on naît, on vit, on meurt SMN » de génération en génération. La vie des ouvriers et de leur famille se construit autour de l’entreprise. Les photos de l’exposition montrent les cités-jardins, les colonies de vacances organisées à Franceville, le bal du 14 Juillet…

La SMN ne sera pourtant pas épargnée par les conflits sociaux du siècle, ni par la crise du choc pétrolier de 1973. Ce dernier marque un coup d’arrêt dont l’usine ne se relèvera jamais. Programmée pour 1994, la fermeture laisse 1 500 salariés dans le désarroi et l’incompréhension. Dans la douleur de voir leur histoire prendre fin, ils perdront tout ce qu’ils avaient souhaité voir vivre.

Jusqu’au 21 avril au musée de Normandie, château, 14000 Caen.

Publié dans L’Histoire n°396, mars 2014.

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