Les dames font le Bonheur

par camillebarbe

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Je sais. Zola n’attire pas les foules (trop descriptif, paraît-il) et son Bonheur des Dames n’est pour beaucoup qu’un bouquin un brin pompeux aux allures chastes de littérature romantique et néanmoins sans action. Et pourtant… Si Denise débarque à Paris avec rien d’autre en poche que les petites mains de ses deux frères chéris (Jean et Pépé), c’est bien pour vivre autre chose que le train-train plombant de Valognes où les gens n’attendent de chaque jour qui passe rien de plus que la veille.

Paradoxalement paralysée par la peur, la petite vient à la capitale traquer un peu d’action. Ce qu’elle trouve vite. C’est en cherchant la boutique sombre et moisie de son oncle Baudu que notre héroïne tombe sur ce grand magasin qui ne ressemble à rien d’autre de ce qu’elle connaît déjà. Ce révolutionnaire Bonheur des Dames, qui fait s’extasier toutes les femmes de la Haute, au bord de l’orgasme à la vue des dentelles, des soieries luxueuses et de leurs prix indécents. Au premier coup d’œil, Denise succombe, elle aussi. Et la boutique de Tonton, aussi défraîchie que les idées réac’ du vieux qui subit la crise de plein fouet sans savoir quoi faire pour gérer la débandade, paraît tout à coup peu attrayante. Le plan d’austérité de ce dernier pour sauver la baraque le prévaut d’ailleurs de toute sensiblerie. Pour l’action, Denise devra aller voir ailleurs que chez lui où l’on peut lire complet depuis déjà un bon bout de temps. Ailleurs, mais pas partout, surtout pas au grand bazar responsable de la crise. Ce « machin » inventé par Octave Mouret, prétentieux capitaliste à la folie des grandeurs. Scandale que cette concurrence ! Les petits commerçants beuglent « Haro » dans tout Paris. Paris qui pue la misère et les bonnes intentions sur le pavé de gauche. Paris pourri par le luxe, la débauche et les rétrocommissions sur le pavé de droite. Mais comme les presq’morts de la gauche ne propose pas un programme de réjouissances bien alléchant, Denise va, en toute logique, voir ce qu’ils proposent à droite. C’est une dure, prête à tout pour sauver les deux frérots qui se cachent encore dans ses jupes. Et puis, toute fraîche débarquée, elle ne se sent pas concernée par les querelles intestines de la jungle urbaine et humaine, qu’elle n’a d’ailleurs pas encore eu l’occasion d’éprouver.

Traquer l’action, c’est traquer la place… Notre héroïne se présente au Bonheur. Son air de provinciale inoffensive amuse Mouret. Sa recommandation impressionne (elle vient de la gauche tout de même). Qu’à cela ne tienne ! Le Bonheur entre ouvre sa porte et l’oncle, vexé jusqu’au trognon, claque la sienne. Trop douce, trop pauvre, Denise subit d’emblée le traditionnel bizutage initiatique, prélude au rôle de tête de turc dont tout le rayon confection finit par l’affubler. Elle encaisse cependant sans moufeter, et énerve encore plus.

A la saison morte, l’aventure finit mal. L’innocente se fait poliment remercier, c’est-à-dire fermement virer. Tout cela derrière le dos du patron qui, furibard d’abord, finit par lâcher l’affaire. Pour Denise, c’est retour sur le pavé. Celle qui voulait de l’action est servie. Seulement voilà, comme on ne veut plus d’elle ni à droite ni à gauche, il ne lui reste plus qu’à se réfugier dans une chambre miteuse louée par le bougon Bourras, cœur d’or qui l’aide à survivre en lui offrant multitude de petits boulots inutiles.  Grâce à lui, le quotidien bien glauque de notre courageuse s’illumine de maigres espoirs en des jours meilleurs. Les mois passent, le beau temps revient et, par une fraîche soirée aux parfums de soleil couchant, dans la pénombre d’un parc bordé de peupliers, Denise retrouve au hasard d’une allée son patron du Bonheur qui, ni une, ni deux, la réclame sans condition. Depuis toujours, la demoiselle est troublée par l’homme. Les sentiments sont flous mais ils sont là. Et de son côté, notre séducteur dans l’âme commence à comprendre que la petite provinciale indomptée, (qui n’est pas de celles qui attendent le prince charmant pour être sauvée), ne l’amuse plus seulement. Il faut dire que la fluette sans artifice détonne au milieu des starlettes de comptoirs et autres bourgeoises aux parfums piquants, ruisselantes de rubis et saucissonnées dans leur robe à 6000, qui finissent dans le lit du patron les unes après les autres. Le jeu, la séduction… Mouret connaît par cœur avec ces femmes là. Et c’est un homme avide de nouveautés.

Denise retourne au Bonheur. D’un mot, le maître a mis tout ce petit monde de faux-semblants et de faire-valoir à ses pieds. Elle n’en abuse pas, elle mène sa barque, toujours fière et incomprise, et surtout, fait semblant de ne pas comprendre ce que le boss attend d’elle. Car Mouret veut Denise. L’histoire pourrait s’arrêter là. Denise cède, il la prend puis se lasse. Seulement voilà, «la vierge en elle  se rebelle ». Programmée en mode guerrière, elle se refuse avec une résignation farouche. Surtout, elle est amoureuse. Donc fragilisée et tourmentée. Alors, pour sa santé, autant laisser ses sentiments au stade de fantasme plutôt que de leur donner une empreinte dans la réalité. Et puis… concrétiser son désir et prendre le risque de réduire des sentiments profonds à une vulgaire courtoisie égratignée ? Laisser l’homme à la chair moite et au ronflement nocturne se montrer sous son vrai jour ? Détruire la magie subtile des murmures dérobés ? Et après quoi ?! Non, décidemment, ce n’est pas Denise qui soufflera sur la flamme au risque de l’éteindre. Au moins, comme ça, même si elle a les tripes en ébullition, elle garde le contrôle.

Du côté de Mouret, il y en a une qui ose lui dire non pour la première fois de sa vie. Sauf que notre dandy n’a rien compris au psychisme de la dame… Denise ne joue pas. Elle crève juste de trouille à l’idée de dire oui au seul à qui elle ne veut pas dire non. Car elle est comme son oncle… Incapable de gérer la crise, sa crise intérieure. Essayez donc de ne rien laisser paraître du flot d’émotion qui vous submerge à la vue de l’être aimé ! Et l’être aimé en question veut tout de suite, sans vouloir tout. Mouret est libre, il entend le rester… Hélas pour lui, Denise vaut mieux qu’une passade. Ce qui devait arriver arrive. La situation impossible dans laquelle cet enfant gâté s’empêtre le mène très vite au désespoir. Au fur et à mesure du roman, la tension se fait de plus en plus palpable dès que nos deux téméraires se trouvent en présence l’un de l’autre, époustouflants dans leur résignation à ne rien céder d’eux même, à ne pas être posséder entièrement. Denise par le corps, Mouret par le cœur. Et nous, lecteurs, sommes pris par la tragédie zolesque qui se joue. On veut qu’il ou elle, qu’importe, flanche. On finit par faire partie de la machine du Bonheur, aux aguets des moindres rumeurs, épuisé d’arpenter les rayons du magasin, ébahi devant les déballages de tissus, le salon oriental et les bouquets de violettes. On finit par se perdre dans cette confusion des genres, des sentiments et des classes sociales. On s’oublie au milieu de cette histoire d’amour qui nous laisse face à nos propres peurs de l’engagement. Puis la langueur commence à nous prendre, on piétine et trépigne à l’approche d’un dénouement, peu importe lequel. La fin est proche. Paris de gauche agonise, Paris de droite se gargarise et Denise prévoit de fuir le Bonheur. Il faut un élan irréfléchi et incontrôlé, face à un Octave mûri, meurtri, l’âme en décomposition, pour qu’elle baisse la garde et se donne enfin le droit d’être heureuse, dans toute la fureur de vivre que l’on connaît… soit trop, soit pas assez.

Chronique pour la Librarie de l’Université, Caen, 2011.

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