« Autour du Chat Noir », la vie d’artiste à Montmartre

par camillebarbe

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Le musée de Montmartre présente jusqu’au 2 juin 2013 une exposition sur l’un des lieux mythiques de la bohème : le cabaret du Chat Noir…

« Je cherche fortune,
Autour du Chat Noir
Au clair de la lune,
A Montmartre !
Je cherche fortune,
Autour du Chat Noir
Au clair de la lune,
A Montmartre, le soir. »
Sur l’air occitan Aqueros Montagnos, Aristide Bruant chantait en 1905 la bohème des poètes et artistes de la fin du XIXe siècle vivant au jour le jour dans l’insouciance la plus complète, les poches vides et la tête pleine de cette philosophie idéaliste et décadente. A partir des années 1880, ils commencèrent à traîner leurs guêtres à Montmartre et établirent leur quartier général au Chat Noir.
Avec l’exposition « Autour du Chat Noir. Arts et plaisirs à Montmartre, 1880-1910 », le musée de Montmartre revient sur l’histoire de ce cabaret mythique. Plus de 200 œuvres dont la plupart proviennent de collections privées jamais montrées au public en France nous sont ici présentées. Estampes, dessins, tableaux, aquarelles et affiches respirent l’atmosphère cabocharde, chaude et tapageuse du premier cabaret où fusionna l’art, la musique et la littérature d’avant-garde. A l’entrée, un article anonyme retrace la vie du fondateur, Rodolphe Salis, arrivé à Paris en 1872 à l’âge de 21 ans. Après avoir gagné médiocrement sa vie en fabriquant des objets de piété, ce fils de limonadier de Châtellerault conçut l’idée d’associer art et débit de boisson. Présenté à l’époque comme un « cabaret de style Louis XIII fondé par un fumiste1 », le premier Chat Noir2 ouvre ses portes en novembre 1881 au 84 boulevard Rochechouart, à l’emplacement d’un ancien bureau de poste.
L’espace est assez petit, composé de deux pièces étroites en enfilade pouvant contenir une trentaine de personnes. La salle du fond, peu engageante et mal éclairée, attire peu de clients au début. Salis résout le problème en baptisant ce petit espace sombre l’Institut –  référence à l’Académie française – et la réserve aux artistes, écrivains et musiciens habitués. « Coin dantesque, shakespearien, terrible […] De là partent les formidables tumultes des chansons et des discussions, hurlant, menaçant, océaniques, comme une raffale d’épouvante sur le quartier ».
Dès l’ouverture, Salis persuade les Hydropathes, présidés par le poète Émile Goudeau, de délaisser le Quartier latin pour son établissement. Zutistes, Incohérents3 et autres artistes les y rejoignent. Montmartre devient alors le principal théâtre des activités modernistes qui très rapidement attirent la meilleure clientèle de Paris. Caricature, humour, satire… On vient avant tout pour les réparties spirituelles qui fusent souvent aux dépens des clients.
Dès janvier 1882, Salis adjoint à son cabaret un journal illustré notamment par Théophile Alexandre Steinlen, Adolphe Willette et Caran d’Ache, dans lequel « les artistes mettent au jour leurs élucubrations et où des poètes bariolés viennent jeter au vent de la publicité leurs ouragans intimes ».
Un piano est pour la première fois autorisé par la police dans un débit de boisson, sur lequel composeront Erik Satie, Claude Debussy et Gustave Charpentier. En juin 1885, le Chat Noir est transféré dans un beau bâtiment de trois étages de la rue Victor-Massé (anciennement rue Laval) à quelques pas de l’ancienne adresse, repris par Aristide Bruant et rebaptisé Le Mirliton.
Les spectacles d’ombres familiaux que George Auriol et Somm installent dans un petit théâtre de marionnettes deviennent la principale attraction. Fin 1887, Henri Rivière réussit à les transformer en une production artistique extraordinairement technique et élaborée, nécessitant douze mécaniciens, amis et confrères scénaristes, chanteurs et musiciens. Des petits chefs d’œuvres tels que La Tentation de Saint Antoine ou encore La marche à l’Étoile sont donnés, sur des poèmes musicaux de George Fragerolle.
Une salle entière de l’exposition est dédiée à ces décors de zinc et bois, avec une série datant de 1891. La baie Constantin s’étale devant les silhouettes de deux personnages énigmatiques, Adolphe ou le jeune homme triste délivre de ses pleurs un pauvre cœur tendre se lamentant sur un rocher et La forêt heureuse fait danser les figures sombres à l’ombre des platanes.
Installé ensuite au 68 boulevard de Clichy, le Chat Noir ferme à la mort de Rodolphe Salis en 1897.
Abordant autant l’état d’esprit d’une époque que l’endroit à la mode d’une ville, « Autour du Chat Noir » revient, au-delà de l’épopée d’un cabaret, sur l’influence des lieux de sociabilité au sein de la vie artistique parisienne de la fin du XIXe siècle. Chaque petite salle du musée possède sa thématique propre, de l’humour chatnoiresque à l’apogée des cafés-concert – un petit café à l’intérieur d’inspiration chinoise est reproduit – en passant par l’influence du théâtre d’ombres sur l’art du symbolisme, les nabis4 et la fascination des artistes pour le thème du cirque.
Les chansons d’argot bizarre et âpre, les poses lascives de danseuses érotisées dans les tableaux de Louis Legrand, les affiches des Folies Bergère, les lithographies de Gilles André caricaturant les hommes politiques de l’époque tels que Thiers ou Gambetta… Autant d’œuvres qui envoient valser les convenances et prônent la volonté d’un monde égalitaire, libre et cultivé. Dans un mélange illusoire mais harmonieux, « Autour du Chat Noir » nous offre un espace de fantaisie venu d’un autre temps – dans une société également en crise – où toutes les pensées, toutes les audaces et tous les rêves étaient devenus permis…
L’univers d’un lieux de fête déguisé en musée, dans un musée déguisé en lieux de fête.

Article publié en octobre 2012 dans L’Histoire.

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