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Mois : mars, 2015

João de Deus, la fleur destinée à la plume

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Poète singulier parmi les ultra-romantiques, traducteur, avocat et politicien – peu convaincu -, ce fils de l’Algarve fut aussi le père d’une méthode de lecture enseignée aux écoliers du Portugal pendant plus de vingt ans. Une vie consacrée, comme fatalement, à la justesse des mots.

« João de Deus a l’inspiration calme, spontané, presque inconsciente. […] Ses poésies sont comme les fleurs des champs. De celles qui, gardées dans un album, conservent parfaitement la délicatesse des formes, la couleur transparente de la corolle, le velouté du calice, la disposition charmante des pétales ».

C’est par ce clin d’œil à son œuvre maîtresse, Flores do campo, que le premier quotidien du Portugal, le Diário de Notícias, participait en 1895 à l’hommage national rendu au poète, un an avant sa mort. À cet enfant de l’Algarve, né en 1830 à São Bartolomeu de Messines. Une suprême mise en lumière au crépuscule d’une vie extrême, initiée par les étudiants de Coimbra.

Coimbra. L’un des berceaux – avec Porto – des ultra-romantiques, cette « génération perdue » pour qui le temps qui passe importe aussi peu que le temps qui reste. Les chefs de file sont António Augusto Soares de Passos, António Feliciano de Castilho et Camilo Castelo Branco. Pour João de Deus, étudiant en droit en 1850, la ville recèle bien les joies de la vie de bohême, des expériences littéraires, des premiers vers. Ses poèmes tels que Pomba et Oração, sont publiés dès 1855 par l’Institut de Coimbra et dans la Revista Literaria. Les critiques sont élogieuses ; et ce monde d’intellectuels offrent tant de choses à voir, à faire, à créer qu’il a vite raison du sérieux universitaire.

Chassez le naturel…

1862. Beja. Son diplôme finalement en poche, João de Deus devient rédacteur du journal O Bejense, premier périodique de l’Alentejo. Deux ans plus tard, il repart vivre sur sa terre natale où il continue à collaborer à différents journaux, de l’Algarve notamment. En parallèle, il entame une brillante carrière d’avocat à Silves. Jusqu’à ce que la poésie le rattrape… En 1868, João de Deus est à Lisbonne. Là, il passe son temps à errer dans les cafés, surtout le Martinho da Arcada. Il survit de travaux de traductions, de rédactions de sermons et autres hymnes pour cérémonies religieuses.

Nécessité faisant loi, João de Deus se présente aux élections des députés. Il espère trouver dans cette fonction une stabilité financière. Libéral, il est élu à Silves. Mais il n’interviendra quasiment jamais aux séances parlementaires et, peu à l’aise avec la fonction, laissera rapidement tomber son mandat. La même année, il se marie avec une jeune fille de bonne famille, Guilhermina das Mercês Battaglia, qui lui donnera trois enfants. La tranquillité du cadre familial permet au poète de se plonger à cœur éperdu dans la création. Son ami José António Garcia Blanco fait sortir, en 1869, deux publications : Flores do campo et Ramo de Flores éclosent au grand jour, gonflées d’une musicalité douce et rythmée, de mots tendres à l’encre simple. Ces recueils n’ont pas la force animale des grandes luttes amoureuses. Ils sont empreints de la fragilité des émotions sincères. Autant de finesse que João de Deus – indifférent à la célébrité et proche, plus que tout autre auteur romantique portugais, du folklore traditionnel – aura du mal à égaler par la suite. Mais la renommée restera au rendez-vous, en même temps que ce lien fatal avec l’écriture. Il y aura les nombreuses traductions de pièces de théâtre étrangères, dont le poème Horacio et Lydia de Ronsard. Il y aura surtout son rôle de pédagogue national. De Deus consacra les vingt dernières années de sa vie à la mise en application d’une méthode innovante d’apprentissage de la lecture. A Cartilha maternal est élaborée en 1876, sous l’influence d’une campagne d’alphabétisation. La méthode, qui demeure l’un des ouvrages les plus publiés au Portugal, est officiellement adoptée dans toutes les écoles du pays, de 1882 à 1903. Elle vaut aujourd’hui au poète prédestiné un repos éternel au Panthéon national.

Pour en savoir plus : Casa Museu João de Deus, Rua Dr. Francisco Neto Cabrita, 18375 São Bartolomeu de Messines. casamuseujoaodedeus.blogspot.fr/

Pour découvrir la poésie de João de Deus : http://www.guttenberg.org

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Katia Guerreiro, de l’amour du fado

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Le 14 décembre dernier, Katia Guerreiro, l’une des plus grandes chanteuses de fado, a retrouvé la scène du Palais des Congrès, deux ans après son « plus beau concert » à l’Olympia. Mêlant les nouveaux titres de son nouvel album Até ao fim à ses interprétations les plus célèbres, la chanteuse portugaise de 38 ans a, une nouvelle fois, conquis le public français. Dans un entretien en français, elle s’est confiée en toute intimité sur ce lien particulier qui l’unit à la France mais aussi sur ses amis, ses amours, sa musique…

Caravela Mag’ : Voilà plus de trois ans que vous n’étiez pas revenue à Paris. Vous exprimez souvent le bonheur qui est le vôtre de revenir faire une petite visite. Quel est ce lien particulier qui vous unit à la France ?

Katia Guerreiro : Au début de ma carrière, je ne pensais pas que je pouvais exercer ce métier d’artiste. Je voyais ma vie complètement différemment [NDLR : Katia Guerreiro est médecin de profession]. Et le fado est arrivé pour rester, je le crois grâce au public français. A l’époque où j’ai commencé à chanter sur scène, il y a près de quinze ans, il voulait entendre et connaître les compositions de la grande chanteuse Amália Rodrigues. Aujourd’hui, les Français me connaissent bien. Ils savent que le fado est une chanson de vérité, d’émotions fortes, de sentiments intimes. Ils me suivent, écoutent mes chansons, comprennent l’évolution de ma carrière artistique. Pour tout cela, j’éprouve un réel sentiment de gratitude. L’année dernière, j’ai reçu la médaille de chevalier des Arts et des Lettres. Cet instant, très émouvant, est comme le miroir de ce lien qui m’unit à la France.

Caravela Mag’ : Vous venez de sortir votre nouvel album, Até ao fim, qui sera disponible en France au printemps prochain. On vous ressent, dans ce nouvel opus, plus apaisée…

Katia Guerreiro : C’est exactement ça ! Aujourd’hui, je suis en paix.

Caravela Mag’ : Pourquoi ?

Katia Guerreiro : Je crois que c’est grâce à la maternité. J’ai une petite fille de deux ans, Mafalda, qui me permet aujourd’hui de voir la vie avec simplicité, d’en ressentir l’essentiel, avec les autres et pour les autres… A la manière du Petit Prince de Saint Exupéry.

Caravela Mag’ : Cet album marque-t-il un tournant dans votre carrière ?

Katia Guerreio : Oui. J’ai travaillé avec mes musiciens de toujours, Joao Veiga, Paulo Valentim, Pedro Castro, Luis Guerreiro, Francisco Gaspar. J’ai conservé mes belles références à Amália Rodrigues ainsi qu’aux poètes portugais. Après Fernando Pessoa, António Lobo Antunes, j’ai repris Até ao fim, un texte de l’écrivain Vasco Graça Moura, décédé en avril dernier. Mais la réalisation de l’album a été confiée cette fois-ci à Tiago Bettencourt. En prenant cette responsabilité, il m’a aidé à être plus libre dans l’interprétation, la façon de laisser sortir mes émotions. C’est un musicien magnifique qui me connait depuis le début de ma carrière. Dans Até ao fim, il a fait renaître la légèreté des commencements, sans perdre la force de la voix.

Caravela Mag’ : À 38 ans, êtes-vous là où vous vouliez être ?

Katia Guerreiro : Oui, c’est ce que je souhaitais : partager, faire le bien autour de moi et donner mon cœur à travers la voix, l’âme, le corps.

Caravela Mag’ : Votre métier de médecin, que vous n’exercez plus depuis la naissance de votre fille, a contribué à ce que vous restiez proche du public ?

Katia Guerreiro : Bien sûr ! Lorsque l’on est confronté à la réalité de la vie tous les jours, à la souffrance, on sait ce qui habite les gens. Et ce dont ils ont besoin : d’amour.

Caravela Mag’ : Quel est votre fado préféré ?

Katia Guerreiro : Amor de Mel, Amor de Fel restera toujours la chanson qui a changé ma vie. Avec elle, je suis montée sur scène à Lisbonne pour la première fois. C’est elle qui m’a fait connaître. J’y reste très attachée.

Pour en savoir plus :

http://www.katiaguerreiro.com

 

 

 

C’était en… janvier 1808, la famille royale du Portugal arrive au Brésil

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Chassé par l’invasion napoléonienne, le prince héritier dom João se replie dans sa colonie. L’Amérique portugaise a désormais un empereur. Une situation inédite dans l’histoire.

Automne 1807. Napoléon envahit le Portugal. Pendant cinq ans, le pays s’est efforcé de garder la plus stricte neutralité dans les guerres qui opposent la France à la Grande-Bretagne. Mais les liens commerciaux privilégiés avec l’archipel britannique rendent cette position intenable. En décembre 1806, Napoléon décrète contre l’Angleterre le « blocus continental » et ordonne de fermer les ports portugais au commerce anglais. Le 29 novembre 1807, alors que les troupes françaises sont aux portes de Lisbonne, la reine Marie « la Folle » – qui règne mais ne gouverne plus –, le prince héritier et régent du Portugal, dom João, le gouvernement et quelques grands du royaume embarquent pour le Brésil sous escorte britannique. Quelques 10 000 personnes prennent place sur une vingtaine de navires. Ils atteignent Salvador de Bahia le 24 janvier 1808 et s’installent au mois de mars à Rio de Janeiro, résidence du vice-roi désormais capitale royale. L’accueil est chaleureux, honoré par des fêtes splendides rivalisant de luxe et de magnificence. Dom João est à la fois très ému et impressionné.

En ce qui concerne le Brésil, la colonie accède, de fait, au rang d’État. La présence royale entraîne également de nombreux changements. Dès le 28 janvier 1808, le Portugal renonce à son monopole sur le commerce et la navigation du Brésil. Les ports sont désormais ouverts, permettant l’afflux immédiat de marchandises et la signature de nombreux traités de commerce et d’alliances avec l’Angleterre, en février 1810.

Sur la terre ferme, les activités manufacturières et l’imprimerie sont autorisées. Banque du Brésil, université, écoles de médecine et de chirurgie sont créées. Les Archives et la Bibliothèque royales (Real Biblioteca Portugesa) sont transférées à Rio de Janeiro. L’appareil de l’Etat central est reconstitué, comprenant Trésor royal, Tribunal supérieur de Justice (Desembargo do Paço), Cour d’appel (Casa de Suplicaçao), Intendance générale de police.

Il partit vite et revint tard…

En 1815, malgré le retour de la paix en Europe, dom João ne rapatrie pas la Cour à Lisbonne. En Europe, le roi du Portugal a peu de poids dans le concert international ; en Amérique, il est à la tête d’un puissant empire. Après la mort de la reine Marie, João VI se proclame le 16 décembre 1816 « roi du Portugal, du Brésil et des Algarves ».

A Rio de Janeiro, la ville s’embellit, est réaménagée. Le nombre d’habitants passe de 60 000 à 150 000. Résidences royales, théâtre, observatoire, écoles des sciences, beaux-arts et métiers sont édifiés. Une mission artistique française dirigée par Joaquim Lebreton, ancien secrétaire de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France, est également dépêchée sur les conseils du ministre des Affaires étrangères, le Conde da Barca. La plupart des artistes et artisans, fidèles du régime napoléonien, sont tombés en disgrâce. Parmi eux, Jean-Baptiste Debret – cousin du grand peintre David – est appelé à ordonner la mise en scène des festivités royales et des défilés civiques.

Selon l’historien Oliveira Lima, l’influence des artistes de la mission française à Rio de Janeiro « fut excellente pour estomper la couleur locale qui commençait à devenir très intense, […] la ville avait pris une teinte de cosmopolitisme et était devenue accessible aux influences du dehors, sans que l’autorité royale sombrât toutefois dans ce désordre pittoresque. »

Alors que Rio de Janeiro rayonne, exulte et s’exalte, le Portugal s’assombrit, enclin à une grave crise économique : on lui a retiré ses privilèges commerciaux et son rôle – de taille – d’entrepôt entre le Brésil et l’Europe. Au début du XIXe siècle, la part du Brésil dans les importations coloniales du Portugal dépassaient 80 %. Le pays a le sentiment humiliant d’être devenu à son tour la colonie du Brésil.

Ce sera l’une des causes de la révolution libérale et parlementaire des Cortes en 1820, qui usera de toute sa force pour faire revenir la Cour, imposer au roi une Constitution et revoir complètement le fonctionnement de l’Empire. João VI finira par rentrer à Lisbonne en avril 1821. Il laisse néanmoins son fils aîné au Brésil, dom Pedro, avec le titre de régent. Plusieurs décrets des Cortes ordonneront au prince de quitter le Brésil en décembre 1821. « Je reste » (Fico) sera sa seule réponse. Cette dernière marquera le début d’un conflit qui ne sera résolu qu’avec l’indépendance du Brésil en 1822. Mais ça, c’est encore une autre histoire…

Publié dans Caravela Mag, n°1, février 2015

 

 

Du printemps à l’hiver : Le Japon au fil des saisons