C.B. PressBook

A little bit of everything, beginning, following

Les hirondelles ont fait le printemps

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Mais pourquoi sont-elles allées s’enterrer dans ce trou perdu ? C’est ce que l’on se dit en jetant un œil sur la Une du supplément du quotidien La Montagne, réalisé par des étudiants journalistes en reportage-école. Le sujet ? Les « Cantaliennes de cœur ». Des femmes un peu loufoques à première vue. Car elles se sont envolées à jamais de la ville pour atterrir à la campagne. Seules ou accompagnées, elles ont entrepris une migration étrange vers cette pampa si terrifiante pour le bobo parisien pur souche : Le Cantal. En Auvergne. Dans le Massif Central. Délibérément. De leur plein gré. Elles s’y sont nichées, s’y accouplent, s’y reproduisent.

Posé en terrasse à faire le paon parmi ses congénères lors du brunch dominical, prenant garde que le jaune de l’œuf à la coque payé 15 euros ne coule lamentablement de sa mouillette sur son veston The Kooples payé 400, le bobo ne peut concevoir de quitter le confort de son habitat. En ville on a tout, c’est bien connu. Restos, cinés, bars et musées. Oiseau de jour, oiseau de nuit… Voilà la vraie vie ! Le stress, la pollution, les loyers exorbitants font partie du « deal ». Il faut l’accepter.

Et bien il y a des femmes qui ont dit non, tout simplement. En effeuillant le supplément pour obtenir la réponse à ce flux inhabituel d’individus vers les grands espaces, on découvre que chaque specimen a voulu atteindre son idéal de nid : Sylvia roucoule paisiblement auprès de Michel à Saint-Cernin, Vendetta parade avec grâce dans l’école de danse qu’elle a bâti à Aurillac brindille après brindille, Laurence s’est perché sur ses chevaux, dans les hauteurs de Champs-sur-Tarentaine. Certes, il y a des ratés. En déployant ses ailes, l’espèce néo-Cantalienne y  laisse des plumes. Clémence repartira après la saison des amours et la petite Emma a mis un an à s’adapter à l’environnement naturel. Dans le Cantal, on ne vient pas picorer dans la mangeoir du voisin si facilement et l’image du vilain petit canard qui n’appartient pas à la fratrie auvergnate colle à la peau pendant longtemps. On le voit, la campagne n’est pas une partie de plaisir ! Alors pourquoi y venir et surtout pourquoi y rester ?

Le supplément nous le donne en mille… Parce ces anciennes filles de la ville préfèrent le grand air et la liberté à une belle cage dorée. Le bonheur véritable n’a pas de mode d’emploi et chacun le construit à sa façon, avec ce qu’il est et qu’il veut. Que ce soit dans la foule d’un métro bondé ou dans la solitude des montagnes blanches. Se sentir chez soi n’a pas de prix, l’important est de s’en donner les moyens. Et quand le ramage vaut le plumage, l’hirondelle courageuse mérite toute la compréhension du monde.

 

Victor Hugo et la politique : La lutte contre la misère

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Place des Vosges, le musée Victor Hugo retrace le parcours politique de l’écrivain, intimement mêlé à son oeuvre littéraire.

Le grand écart d’un idéaliste. Telle est l’impression qui se dégage de l’exposition « Victor Hugo politique ». En l’espace d’une vie, l’écrivain de génie, enfant du XIXe siècle, est passé de jeune royaliste ultra à républicain d’extrême gauche opposé aux conservateurs. Constituée pour beaucoup de livres, lettres et manuscrits, l’exposition retrace les nombreuses mues de l’écrivain, à travers ses propres écrits mais aussi ceux de ses proches. Il y crie liberté et fraternité, ces mots « du droit et du devoir », dès l’adolescence.
Après le divorce de ses parents en 1812, Victor Hugo vit à Paris des moments heureux avec sa mère, Sophie Trébuchet. Son père Léopold, soldat de la Révolution puis Général d’Empire proche de Joseph Bonaparte, est affecté sur les fronts de la guerre à Naples puis à Madrid. Lors de fréquents séjours, le jeune Hugo découvre toute l’horreur du conflit armé. Le souvenir du corps démembré du neveu du général espagnol Mina à la porte de Ségovie, dépecé vivant par les Français, le marquera à jamais. Sa haine farouche de la violence datera d’ailleurs de cette époque.
Dans la seconde moitié des années 1820, Hugo le royaliste devient le chef de file de la nouvelle école « romantique ». En 1830, Hernani provoque une bataille sans précédent suite à la cabale des classiques, les pièces Marion de Lorme et du Roi s’amuse sont interdites en 1831 et 1832, Hugo proclame le droit à la liberté du créateur, se heurte à l’hostilité des conservateurs et à la censure politique. Ne cachant pas son admiration pour Napoléon, il reste toutefois partisan d’une monarchie tempérée, éclairée et capable d’accompagner le peuple vers sa maturité politique.
Au fil du temps, ses convictions se forgent face à l’urgence des questions sociales. Il s’interroge sur la misère et ses conséquences, dont il perçoit le lien avec la criminalité. « Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice, selon le sexe. »
Dès 1832, Victor Hugo exprime son opposition viscérale à la peine de mort dans le Dernier jour d’un condamné puis Claude Gueux en 1834. Ne concevant pas que la poésie ne s’occupe pas aussi de politique, il prêche avec conviction que la pénalité doit être lié à la question de l’éducation et du travail. « Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de la couper.  »

« L’action indirecte et lente ne suffit bientôt plus à monsieur Victor Hugo. Il voulut y joindre l’action immédiate de la politique et compléter l’écrivain par l’orateur », confiera sa fille Adèle*. A partir des années 1840, l’art de l’écrivain est mis au service de la tribune. Il brouille ainsi les frontières, cherche à parler directement au « peuple », fort d’une sensibilité humaine et d’une conscience morale.
Victor Hugo est élu à l’Académie en 1841 puis nommé pair de France par le roi Louis-Philippe en 1845 – le musée de la place des Vosges expose les costumes seyants à chaque fonction. L’homme de lettres se lance véritablement dans l’aventure du suffrage en mai 1848. « Toute ma pensée, je pouvais la résumer en un seul mot. Ce mot, le voici : haine vigoureuse de l’anarchie, tendre et profond amour du peuple », déclarera-t-il lors de sa candidature. …lu sur un programme très modéré, Hugo siège sur les bancs de la droite parlementaire.
Au mois de juin, le gouvernement annonce la fermeture des Ateliers nationaux. Hugo est mandaté pour contenir le soulèvement populaire. Il vit sa première expérience de l’insurrection, du côté de l’ordre. Effaré par la répression qui s’abat, inquiet des atteintes aux libertés, défenseur de la presse et du suffrage universel, il devient l’un des principaux opposants au régime monarchique constitutionnel. Sa voix porte grâce àL’Événement, journal fondé par ses fils Charles et François-Victor, ainsi qu’Auguste Vacquerie et Paul Meurice.

La dernière mutation décisive s’opère au moment du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, en décembre 1851. Victor Hugo prend spontanément la tête de la résistance et tente de soulever le peuple de Paris. Cet échec lui vaut vingt ans d’exil. Officiellement proscrit le 9 janvier 1852, il erre de Bruxelles à Jersey (1952-1855), de Jersey à Guernesey (1855-1870), refusant l’amnistie proposée par le Second Empire en 1859.
De l’exil, l’écrivain en retire une longue méditation sur l’infini, le mal, la rédemption. Elle l’oriente vers une idée presque religieuse du « progrès » et de la solidarité envers les exclus et les opprimés. Elle lui fait achever l’une de ses oeuvres majeures, commencée vingt ans plus tôt : Les Misérables, publié en 1862.
Au sein de l’exposition, les gravures et illustrations des dessinateurs Émile Bayard, Georges Rochegrosse ou encore Gustave Brion mettent un visage sur ces « infortunés » et ces « infâmes » : Une Cosette pieds nus, perdue dans la solitude de la nuit, une Fantine défigurée par la maigreur de la maladie ou encore un Javert sombre et implacable.
De retour à Paris, au lendemain de la proclamation de la République le 5 septembre 1870, Victor Hugo consacre les dernières années de sa vie à la consolidation de la République. Il en est devenu aux yeux de tous le père légitime, sans avoir jamais occupé de poste de pouvoir : ni chef de parti, ni ministre, ni conseiller. L’écrivain reste sénateur, de 1876 à sa mort. Le jour de ses funérailles, le 1er juin 1885, plus d’un million de personnes viennent saluer le cortège de celui qui se présentait lui-même comme le « porte-parole de l’humanité ».

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« Hugo politique », jusqu’au 25 août au musée Victor Hugo, 6 place des Vosges, 74004 Paris.

Pour en savoir plus :
Notre dossier « Victor Hugo, portrait d’un génie », L’Histoire n°261, janvier 2002, p. 34 à 72.

Dentelle, cette belle hypocrite

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L’exposition du musée de Normandie nous dévoile le monde de la dentelle, du XVIe siècle à nos jours. Entre histoire régionale et histoire de la mode.

« De toutes parts, sur tous les comptoirs, le blanc neigeait, les blondes espagnoles légères comme un souffle, les applications de Bruxelles avec leurs fleurs larges sur les mailles fines, les points à l’aiguille et les points de Venise aux dessins plus lourds, les points d’Alençon et les dentelles de Bruges d’une richesse royale et comme religieuse. Il semblait que le dieu du chiffon eût là son tabernacle blanc. » Au musée de Normandie, l’atmosphère est bien différente de celle des rayons tumultueux, dégorgeant des dentelles ouvragées décrites par Zola dans Au Bonheur des Dames. Dans un calme d’église, les pièces de tissu sont mises au secret des mains avides de toucher dans des vitrines en verre ceintes des murs de pierres blanches, si typiques à la ville de Caen. « Dentelle. Quand la mode ne tient qu’à un fil »… C’est une exposition tout en finesse qui est proposée au visiteur sur l’art, bien particulier, de la dentelle. Des voiles de calice riches d’entrelacs aux robes Thierry Mugler en passant par les châles de chantilly* noire vertigineux, la délicate étoffe se dévoile sous toutes ses coutures.
Invention technique qui fut le résultat d’un effet de mode venu d’Italie en 1540, la dentelle allie, au XVIe siècle, le souci de plaire à l’hygiène corporelle. Le linge de dessous devenant visible au niveau du col et des manches, les brodeuses vénitiennes le travaillent de manière à lui donner plus de légèreté. Popularisée en France par Catherine de Médicis, la reticella orne les bords des fraises* des femmes autant que des hommes.
Dès les premières années du XVIIe siècle, la dentelle est adoptée par les cours européennes. Les parties délicates du corps sont alors parées de jabots*, tour de gorge, manchettes* et engageantes*. Sous Louis XIV, l’industrie dentellière devient affaire d’État. Pour éviter que ne fuient les capitaux à l’étranger, Colbert créé en 1665 et pour dix ans une manufacture royale où l’on développe le point de France. Afin de former les « petites mains » du pays, le Ministre de Louis XIV débauchent des dentellières vénitiennes. Celles-ci exportent leur savoir-faire dans plusieurs villes, notamment Alençon et Argentan. Tendant à la simplicité et à la transparence du tulle et de la mousseline*, le XVIIIe siècle voit apparaître des compositions plus libres sous l’influence de Marie-Antoinette. La Révolution marque cependant un coup d’arrêt à l’industrie dentellière, symbole des grands et des oisifs. Sous le Consulat et le Premier Empire, la vie mondaine la remet au goût du jour. Avec les règnes de Louis-Philippe et Napoléon III, le costume féminin devient le symbole de la réussite économique de l’époux. La folie du chantilly s’empare des dames de la haute bourgeoisie. Les volants des dentelles s’étalent sur les jupes à crinoline* jusqu’à trente mètres. Les accessoires sont entièrement recouverts de ce « caprice des élégantes » dont l’exposition offre de nombreux exemples. Ombrelles, éventails, étoles* et mantilles* aux motifs floraux kaléidoscopiques s’y succèdent sous les portraits des gens de cour et les gravures des revues de mode.
Prêtée par le musée du Textile de Saint-Gall, la robe de bal de l’Impératrice Eugénie, toute de point d’Alençon revêtue, rivalise de superbe avec la robe de mariée de satin blanc couvert de blonde de la princesse d’Essling.
D’autres pièces d’exceptions permettent de mettre en avant la place prépondérante de la Normandie dans l’industrie dentellière au XIXe siècle et la tentative de la hisser au rang d’art décoratif. Ainsi en est-il du Mariage princier au point de France, pièce de collection représentant une scène d’amour courtois issue des ateliers de la Maison Auguste Lefébure à Bayeux. De 1829 à 1932, cette famille de fabricants règne sur la fabrication de la dentelle et perfectionne la production faite main.
De même, les éventails polychromes aux manches nacrés de la Maison Robert de Courseulles-sur-Mer éventent les trésors d’une technique de fabrication inédite, élaborée en 1896 par le peintre Félix Aubert et destinée à une clientèle d’élite.
Au centre de l’exposition, le métier à tisser de Rose Durand, maîtresse dentellière à Caen, permet d’appréhender la technicité des manufactures locales, mise à mal dès les premières années du XIXe siècle avec l’apparition des métiers mécaniques. Concurrence – certains diront déloyale – qui permit la confection d’une dentelle de bonne qualité et vendue très bon marché.
L’exposition n’est enfin pas sans rappeler la valeur symbolique de la dentelle, censée préserver les jeunes filles du vice et de l’oisiveté au profit de la vertu et de la soumission.
On peut cependant regretter le peu de place réservée au sort des enfants et des ouvrières dont le nombre, à partir de 1834, est estimé entre 50 000 et 70 000 pour le seul département du Calvados. A cette époque, l’ouvrière en fabrique est dépeinte insolente ou rebelle et la dentellière à domicile travaille l’hiver pour obtenir un revenu d’appoint au ménage avant de retourner aux champs l’été. « Dentelles. Quand la mode ne tient qu’à un fil » éblouit les visiteurs sensibles à la beauté faite tissu, sans en faire ressentir outre mesure le labeur qu’elle coûta souvent, à l’image de l’effet dessus-dessous de cette « belle hypocrite »… Cacher ce que l’on ne saurait voir.
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« Dentelles. Quand la mode ne tient qu’à un fil », jusqu’au 11 novembre au musée de Normandie, Château, 14000 Caen.
Rens. : www.dentelles.caen.fr ou 02 31 30 47 60.

Publié en octobre 2012 dans L’Histoire

« Autour du Chat Noir », la vie d’artiste à Montmartre

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Le musée de Montmartre présente jusqu’au 2 juin 2013 une exposition sur l’un des lieux mythiques de la bohème : le cabaret du Chat Noir…

« Je cherche fortune,
Autour du Chat Noir
Au clair de la lune,
A Montmartre !
Je cherche fortune,
Autour du Chat Noir
Au clair de la lune,
A Montmartre, le soir. »
Sur l’air occitan Aqueros Montagnos, Aristide Bruant chantait en 1905 la bohème des poètes et artistes de la fin du XIXe siècle vivant au jour le jour dans l’insouciance la plus complète, les poches vides et la tête pleine de cette philosophie idéaliste et décadente. A partir des années 1880, ils commencèrent à traîner leurs guêtres à Montmartre et établirent leur quartier général au Chat Noir.
Avec l’exposition « Autour du Chat Noir. Arts et plaisirs à Montmartre, 1880-1910 », le musée de Montmartre revient sur l’histoire de ce cabaret mythique. Plus de 200 œuvres dont la plupart proviennent de collections privées jamais montrées au public en France nous sont ici présentées. Estampes, dessins, tableaux, aquarelles et affiches respirent l’atmosphère cabocharde, chaude et tapageuse du premier cabaret où fusionna l’art, la musique et la littérature d’avant-garde. A l’entrée, un article anonyme retrace la vie du fondateur, Rodolphe Salis, arrivé à Paris en 1872 à l’âge de 21 ans. Après avoir gagné médiocrement sa vie en fabriquant des objets de piété, ce fils de limonadier de Châtellerault conçut l’idée d’associer art et débit de boisson. Présenté à l’époque comme un « cabaret de style Louis XIII fondé par un fumiste1 », le premier Chat Noir2 ouvre ses portes en novembre 1881 au 84 boulevard Rochechouart, à l’emplacement d’un ancien bureau de poste.
L’espace est assez petit, composé de deux pièces étroites en enfilade pouvant contenir une trentaine de personnes. La salle du fond, peu engageante et mal éclairée, attire peu de clients au début. Salis résout le problème en baptisant ce petit espace sombre l’Institut –  référence à l’Académie française – et la réserve aux artistes, écrivains et musiciens habitués. « Coin dantesque, shakespearien, terrible […] De là partent les formidables tumultes des chansons et des discussions, hurlant, menaçant, océaniques, comme une raffale d’épouvante sur le quartier ».
Dès l’ouverture, Salis persuade les Hydropathes, présidés par le poète Émile Goudeau, de délaisser le Quartier latin pour son établissement. Zutistes, Incohérents3 et autres artistes les y rejoignent. Montmartre devient alors le principal théâtre des activités modernistes qui très rapidement attirent la meilleure clientèle de Paris. Caricature, humour, satire… On vient avant tout pour les réparties spirituelles qui fusent souvent aux dépens des clients.
Dès janvier 1882, Salis adjoint à son cabaret un journal illustré notamment par Théophile Alexandre Steinlen, Adolphe Willette et Caran d’Ache, dans lequel « les artistes mettent au jour leurs élucubrations et où des poètes bariolés viennent jeter au vent de la publicité leurs ouragans intimes ».
Un piano est pour la première fois autorisé par la police dans un débit de boisson, sur lequel composeront Erik Satie, Claude Debussy et Gustave Charpentier. En juin 1885, le Chat Noir est transféré dans un beau bâtiment de trois étages de la rue Victor-Massé (anciennement rue Laval) à quelques pas de l’ancienne adresse, repris par Aristide Bruant et rebaptisé Le Mirliton.
Les spectacles d’ombres familiaux que George Auriol et Somm installent dans un petit théâtre de marionnettes deviennent la principale attraction. Fin 1887, Henri Rivière réussit à les transformer en une production artistique extraordinairement technique et élaborée, nécessitant douze mécaniciens, amis et confrères scénaristes, chanteurs et musiciens. Des petits chefs d’œuvres tels que La Tentation de Saint Antoine ou encore La marche à l’Étoile sont donnés, sur des poèmes musicaux de George Fragerolle.
Une salle entière de l’exposition est dédiée à ces décors de zinc et bois, avec une série datant de 1891. La baie Constantin s’étale devant les silhouettes de deux personnages énigmatiques, Adolphe ou le jeune homme triste délivre de ses pleurs un pauvre cœur tendre se lamentant sur un rocher et La forêt heureuse fait danser les figures sombres à l’ombre des platanes.
Installé ensuite au 68 boulevard de Clichy, le Chat Noir ferme à la mort de Rodolphe Salis en 1897.
Abordant autant l’état d’esprit d’une époque que l’endroit à la mode d’une ville, « Autour du Chat Noir » revient, au-delà de l’épopée d’un cabaret, sur l’influence des lieux de sociabilité au sein de la vie artistique parisienne de la fin du XIXe siècle. Chaque petite salle du musée possède sa thématique propre, de l’humour chatnoiresque à l’apogée des cafés-concert – un petit café à l’intérieur d’inspiration chinoise est reproduit – en passant par l’influence du théâtre d’ombres sur l’art du symbolisme, les nabis4 et la fascination des artistes pour le thème du cirque.
Les chansons d’argot bizarre et âpre, les poses lascives de danseuses érotisées dans les tableaux de Louis Legrand, les affiches des Folies Bergère, les lithographies de Gilles André caricaturant les hommes politiques de l’époque tels que Thiers ou Gambetta… Autant d’œuvres qui envoient valser les convenances et prônent la volonté d’un monde égalitaire, libre et cultivé. Dans un mélange illusoire mais harmonieux, « Autour du Chat Noir » nous offre un espace de fantaisie venu d’un autre temps – dans une société également en crise – où toutes les pensées, toutes les audaces et tous les rêves étaient devenus permis…
L’univers d’un lieux de fête déguisé en musée, dans un musée déguisé en lieux de fête.

Article publié en octobre 2012 dans L’Histoire.

Juifs d’Algérie, « un quotidien d’éternité »

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Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme présente jusqu’au 27 janvier 2013 une exposition sur l’histoire des juifs en Algérie, de l’Antiquité à nos jours.

Au sortir de la guerre d’Algérie, plus de 150 000 juifs sont rapatriés en métropole. Comme l’explique Benjamin Stora dans le très riche catalogue de l’exposition qui leur est consacré au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, ils « se sont fondus dans la masse des Français d’Algérie, ne cherchant pas à développer une quelconque spécificité. Effaçant de manière momentanée les traces dans leur esprit d’une présence très ancienne, ils se sont voulus simplement des « pieds-noirs », jetés dans l’exode et vivant un exil douloureux. […] Après 1962, l’urgence de tous était de s’intégrer dans la société française, et non de chercher des liens et des filiations avec « l’Orient » qu’ils quittaient définitivement ».
Collectées grâce à un appel aux dons lancé en 2011, les archives familiales témoignent de cet ultime exil. Entrelaçant mémoire individuelle et mémoire collective, photos et vidéos permettent de comprendre ce que furent la culture et le destin des juifs d’outre-Méditerranée. La famille Safar et Bouchara devant le porche de leur maison, les Driguès avec leurs enfants riant autour de la table du petit-déjeuner avant le départ à l’école à l’été 1961, dans leur appartement de la rue Sadi Carnot à Alger ou encore les crooners de la Casbah… Autant de références évocatrices de cette « espèce de quotidien d’éternité sur place », comme le définit si joliment Daniel Timsit.
La présence de la communauté juive en Afrique du Nord est attestée depuis l’Antiquité. La plus ancienne trace archéologique connue est un sceau scaraboïde vert amande avec inscription hébraïque de la fin du VIIIe-début du VIIe siècle av. J.C. trouvé à Tripoli.
Osselets, amulettes, épices et bijoux rappellent également la place des juifs dans le commerce méditerranéen et caravanier transsaharien.
Au Moyen Age, après les persécutions chrétiennes à Séville, en Catalogne et à Majorque en 1391, l’expulsion d’Espagne en 1492 et du Portugal en 1497, la majeure partie des Juifs réfugiés s’installe au Maghreb, dans les régions de Fès, Tétouan, Tlemcen et le long du littoral méditerranéen (Oran, Alger, Tunis).
Sous l’Empire Ottoman dont Alger devient une Régence dès 1518, les juifs sont attachés au régime. La dhimma accorde une large autonomie, autorisant les pratiques religieuses non-musulmanes. Tolérés, les juifs maghrébins sont aussi des intermédiaires précieux pour les Européens – comme dans les négociations pour le rachat des chrétiens capturés en mer et dont l’exposition présente quelques exemples.
En 1830, le début de la conquête française provoque un intérêt de la communauté juive de France envers celle d’Algérie. Des tableaux évoquent l’architecture plein cintre et les coupoles remplies de lumière des écoles et synagogues construites dans les principales villes du pays, dès 1845.
De la fin du XIXe jusqu’au milieu du XXe siècle, l’Algérie est le théâtre d’un antisémitisme et d’une discrimination latente, à la fois de la part des colons et des indigènes, exacerbé par l’affaire Dreyfus. Pourtant, des mesures ont été prises. Le décret Crémieux de 1870 qui fait des juifs des citoyens français à part entière puis le décret-loi dit « Marchandeau », proclamé le 21 avril 1939 sous le gouvernement Daladier – supprimé en octobre 1940 et rétabli en 1943 – et condamnant toute incitation à la haine raciale et religieuse. Malgré tout, cela ne change rien.
Identifiée et identifiable, la communauté juive d’Algérie conserve, jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, un statut à part dans la société, bien qu’en faisant partie intégrante depuis des générations. Tragique paradoxe, analysé par Benjamin Stora, il faut attendre le départ vers la France en 1962 pour que le processus d’assimilation culturel et politique des Juifs d’Algérie, noyés dans la masse des réfugiés, trouve son « aboutissement ».
À l’heure de partir, ils cessent enfin d’être perçue comme l’origine des maux d’une société qui déjà n’existe plus.

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« Juifs d’Algérie », jusqu’au 27 janvier 2013 au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, 71 rue du Temple, 75003 Paris.

Rens.: www.mahj.org ou 01 53 01 86 60.

Article publié en novembre 2012 dans L’Histoire.

João de Deus, la fleur destinée à la plume

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Poète singulier parmi les ultra-romantiques, traducteur, avocat et politicien – peu convaincu -, ce fils de l’Algarve fut aussi le père d’une méthode de lecture enseignée aux écoliers du Portugal pendant plus de vingt ans. Une vie consacrée, comme fatalement, à la justesse des mots.

« João de Deus a l’inspiration calme, spontané, presque inconsciente. […] Ses poésies sont comme les fleurs des champs. De celles qui, gardées dans un album, conservent parfaitement la délicatesse des formes, la couleur transparente de la corolle, le velouté du calice, la disposition charmante des pétales ».

C’est par ce clin d’œil à son œuvre maîtresse, Flores do campo, que le premier quotidien du Portugal, le Diário de Notícias, participait en 1895 à l’hommage national rendu au poète, un an avant sa mort. À cet enfant de l’Algarve, né en 1830 à São Bartolomeu de Messines. Une suprême mise en lumière au crépuscule d’une vie extrême, initiée par les étudiants de Coimbra.

Coimbra. L’un des berceaux – avec Porto – des ultra-romantiques, cette « génération perdue » pour qui le temps qui passe importe aussi peu que le temps qui reste. Les chefs de file sont António Augusto Soares de Passos, António Feliciano de Castilho et Camilo Castelo Branco. Pour João de Deus, étudiant en droit en 1850, la ville recèle bien les joies de la vie de bohême, des expériences littéraires, des premiers vers. Ses poèmes tels que Pomba et Oração, sont publiés dès 1855 par l’Institut de Coimbra et dans la Revista Literaria. Les critiques sont élogieuses ; et ce monde d’intellectuels offrent tant de choses à voir, à faire, à créer qu’il a vite raison du sérieux universitaire.

Chassez le naturel…

1862. Beja. Son diplôme finalement en poche, João de Deus devient rédacteur du journal O Bejense, premier périodique de l’Alentejo. Deux ans plus tard, il repart vivre sur sa terre natale où il continue à collaborer à différents journaux, de l’Algarve notamment. En parallèle, il entame une brillante carrière d’avocat à Silves. Jusqu’à ce que la poésie le rattrape… En 1868, João de Deus est à Lisbonne. Là, il passe son temps à errer dans les cafés, surtout le Martinho da Arcada. Il survit de travaux de traductions, de rédactions de sermons et autres hymnes pour cérémonies religieuses.

Nécessité faisant loi, João de Deus se présente aux élections des députés. Il espère trouver dans cette fonction une stabilité financière. Libéral, il est élu à Silves. Mais il n’interviendra quasiment jamais aux séances parlementaires et, peu à l’aise avec la fonction, laissera rapidement tomber son mandat. La même année, il se marie avec une jeune fille de bonne famille, Guilhermina das Mercês Battaglia, qui lui donnera trois enfants. La tranquillité du cadre familial permet au poète de se plonger à cœur éperdu dans la création. Son ami José António Garcia Blanco fait sortir, en 1869, deux publications : Flores do campo et Ramo de Flores éclosent au grand jour, gonflées d’une musicalité douce et rythmée, de mots tendres à l’encre simple. Ces recueils n’ont pas la force animale des grandes luttes amoureuses. Ils sont empreints de la fragilité des émotions sincères. Autant de finesse que João de Deus – indifférent à la célébrité et proche, plus que tout autre auteur romantique portugais, du folklore traditionnel – aura du mal à égaler par la suite. Mais la renommée restera au rendez-vous, en même temps que ce lien fatal avec l’écriture. Il y aura les nombreuses traductions de pièces de théâtre étrangères, dont le poème Horacio et Lydia de Ronsard. Il y aura surtout son rôle de pédagogue national. De Deus consacra les vingt dernières années de sa vie à la mise en application d’une méthode innovante d’apprentissage de la lecture. A Cartilha maternal est élaborée en 1876, sous l’influence d’une campagne d’alphabétisation. La méthode, qui demeure l’un des ouvrages les plus publiés au Portugal, est officiellement adoptée dans toutes les écoles du pays, de 1882 à 1903. Elle vaut aujourd’hui au poète prédestiné un repos éternel au Panthéon national.

Pour en savoir plus : Casa Museu João de Deus, Rua Dr. Francisco Neto Cabrita, 18375 São Bartolomeu de Messines. casamuseujoaodedeus.blogspot.fr/

Pour découvrir la poésie de João de Deus : http://www.guttenberg.org

Katia Guerreiro, de l’amour du fado

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Le 14 décembre dernier, Katia Guerreiro, l’une des plus grandes chanteuses de fado, a retrouvé la scène du Palais des Congrès, deux ans après son « plus beau concert » à l’Olympia. Mêlant les nouveaux titres de son nouvel album Até ao fim à ses interprétations les plus célèbres, la chanteuse portugaise de 38 ans a, une nouvelle fois, conquis le public français. Dans un entretien en français, elle s’est confiée en toute intimité sur ce lien particulier qui l’unit à la France mais aussi sur ses amis, ses amours, sa musique…

Caravela Mag’ : Voilà plus de trois ans que vous n’étiez pas revenue à Paris. Vous exprimez souvent le bonheur qui est le vôtre de revenir faire une petite visite. Quel est ce lien particulier qui vous unit à la France ?

Katia Guerreiro : Au début de ma carrière, je ne pensais pas que je pouvais exercer ce métier d’artiste. Je voyais ma vie complètement différemment [NDLR : Katia Guerreiro est médecin de profession]. Et le fado est arrivé pour rester, je le crois grâce au public français. A l’époque où j’ai commencé à chanter sur scène, il y a près de quinze ans, il voulait entendre et connaître les compositions de la grande chanteuse Amália Rodrigues. Aujourd’hui, les Français me connaissent bien. Ils savent que le fado est une chanson de vérité, d’émotions fortes, de sentiments intimes. Ils me suivent, écoutent mes chansons, comprennent l’évolution de ma carrière artistique. Pour tout cela, j’éprouve un réel sentiment de gratitude. L’année dernière, j’ai reçu la médaille de chevalier des Arts et des Lettres. Cet instant, très émouvant, est comme le miroir de ce lien qui m’unit à la France.

Caravela Mag’ : Vous venez de sortir votre nouvel album, Até ao fim, qui sera disponible en France au printemps prochain. On vous ressent, dans ce nouvel opus, plus apaisée…

Katia Guerreiro : C’est exactement ça ! Aujourd’hui, je suis en paix.

Caravela Mag’ : Pourquoi ?

Katia Guerreiro : Je crois que c’est grâce à la maternité. J’ai une petite fille de deux ans, Mafalda, qui me permet aujourd’hui de voir la vie avec simplicité, d’en ressentir l’essentiel, avec les autres et pour les autres… A la manière du Petit Prince de Saint Exupéry.

Caravela Mag’ : Cet album marque-t-il un tournant dans votre carrière ?

Katia Guerreio : Oui. J’ai travaillé avec mes musiciens de toujours, Joao Veiga, Paulo Valentim, Pedro Castro, Luis Guerreiro, Francisco Gaspar. J’ai conservé mes belles références à Amália Rodrigues ainsi qu’aux poètes portugais. Après Fernando Pessoa, António Lobo Antunes, j’ai repris Até ao fim, un texte de l’écrivain Vasco Graça Moura, décédé en avril dernier. Mais la réalisation de l’album a été confiée cette fois-ci à Tiago Bettencourt. En prenant cette responsabilité, il m’a aidé à être plus libre dans l’interprétation, la façon de laisser sortir mes émotions. C’est un musicien magnifique qui me connait depuis le début de ma carrière. Dans Até ao fim, il a fait renaître la légèreté des commencements, sans perdre la force de la voix.

Caravela Mag’ : À 38 ans, êtes-vous là où vous vouliez être ?

Katia Guerreiro : Oui, c’est ce que je souhaitais : partager, faire le bien autour de moi et donner mon cœur à travers la voix, l’âme, le corps.

Caravela Mag’ : Votre métier de médecin, que vous n’exercez plus depuis la naissance de votre fille, a contribué à ce que vous restiez proche du public ?

Katia Guerreiro : Bien sûr ! Lorsque l’on est confronté à la réalité de la vie tous les jours, à la souffrance, on sait ce qui habite les gens. Et ce dont ils ont besoin : d’amour.

Caravela Mag’ : Quel est votre fado préféré ?

Katia Guerreiro : Amor de Mel, Amor de Fel restera toujours la chanson qui a changé ma vie. Avec elle, je suis montée sur scène à Lisbonne pour la première fois. C’est elle qui m’a fait connaître. J’y reste très attachée.

Pour en savoir plus :

http://www.katiaguerreiro.com